Bienvenue à MarseilleS, ville fragmentée

 

(Article publié dans l’Humanité du 18 mars 2014)

La deuxième ville de France n’est pas pauvre, elle est inégalitaire. L’échelle des disparités socio-économiques ne cesse même de s’allonger. Encore et toujours. De se territorialiser. Voyage dans les deux pôles de ce monde éclaté.

 

Si la circulation est fluide, vingt minutes suffisent pour effectuer le trajet. En cas de circulation difficile, il faut s’attendre à passer deux fois plus de temps dans sa voiture. Rarement plus. En termes de conditions socio-économiques, ce sont des années-lumières qui séparent La Cadenelle et le Parc Kallisté. Selon une étude très approfondie réalisée par Compas (1), à la demande du Conseil régional PACA, sur les disparités socio-spatiales, le premier est l’IRIS (îlot résidentiel à intérêt statistique, un micro-quartier déterminé par l’INSEE), le plus riche de Marseille. Le second, le plus pauvre. Deux extrémités d’une échelle qui se distend encore et toujours, preuve de ce que le sociologue André Donzel affirme depuis des années : « Marseille n’est pas une ville pauvre, c’est une ville inégalitaire. » Si l’on prend comme témoin l’indice de Gini, Marseille trouverait sa place dans la liste des villes américaines… Cette situation n’est pas pour autant statique. « L’enseignement de l’enquête Compas est le suivant, analyse le géographe Patrick Lacoste : les inégalités continuent de croître et elles continuent de se territorialiser ». Ce qui fait dire à l’économiste Philippe Langevin que « Marseille n’existe pas. Les Anglais qui écrivent le nom de la ville avec un s à la fin ont raison. »

Bienvenue à MarseilleS, donc, « société fondamentalement éclatée » (toujours selon Langevin). Pour illustrer la grande fracture, il suffit de lire les données concernant La Cadenelle, au cœur des quartiers sud, et Kallisté, perdu à l’extrémité des quartiers nord. Sachant que ces deux quartiers ne constituent évidemment pas des « cas isolés ». Félix Pyat (3e), Eglantine-Rosiers (14e), Saint-Paul-Corot ou le Centre Urbain du Merlan (14e), d’un côté, et Estrangin et Roches-Prophète (7e), La Panouse (9e) ou Les Boucles-Périer (8e), de l’autre, présentent les mêmes caractéristiques que les « champions » de leurs catégories respectives.

A La Cadenelle, 2244 habitants, le revenu médian (qui divise la population en deux parties égales) se situe à 3436 euros (par unité de consommation). A Kallisté, 2520 habitants, il est de 538 euros. Concrètement, une famille composée de deux parents et de deux enfants (l’un âgé de 12 ans, l’autre de 16) touche, en moyenne  7900 euros par mois dans un cas, 1237 euros dans l’autre.

Si l’on prend les deux extrêmes de ces deux pôles, cela prend une tournure carrément vertigineuse. A La cadenelle, 10% des habitants gagnent plus de 8311 euros (par unité de consommation toujours, soit 19115 euros par mois, pour notre famille modèle). A Kallisté, 40% de la population touchent moins de 455 euros… Car, évidemment, les taux de pauvreté sont aux antipodes : 73% au nord contre 7% au sud…

D’où viennent ces revenus ? La question est loin d’être anecdotique. La réponse ne l’est pas non plus. Jugez plutôt. Les salaires ne représentent que 38% des revenus de l’IRIS Cadenelle, contre 24% pour les « pensions/retraites/rentes », 23% d’« autres revenus » (patrimoine) et 14% de « bénéfices ». A Kallisté, ce sont les salaires qui s’arrogent la part du lion (61%) devant les prestations sociales (18%) et les « pensions/retraites/rentes » (14,8%).

Conclusion : on gagne plus sa vie en travaillant dans le quartier le plus pauvre (et ce malgré, des taux de chômage stratosphériques) que dans le quartier le plus riche.

Au-delà des chiffres, matière aride qui dessine, à Marseille, une situation incandescente, à quoi ressemblent ces deux quartiers ? Comment y vivent les habitants ?

Commençons par le haut du panier… L’IRIS, en surplomb de Bagatelle, la mairie de secteur et QG de la « Gaudinie », englobe plusieurs résidences mais c’est La Cadenelle qui en constitue la majeure partie. Construite au début des années 70, elle compte une dizaine de bâtiments dont une tour de 18 étages dans un parc de 14 hectares.

Selon la page Facebook, « la Résidence de prestige La Cadenelle à Marseille regroupe 700 appartements, deux piscines, 3 courts de tennis, un service de bus, une sécurité 24 h/ 24h, un parc boisé et décoré, une supérette, un jardin d’enfant, etc. » Ajoutons un coiffeur, un assureur, une conciergerie, quatre agences immobilières… On pourrait ne jamais sortir de La Cadenelle. Mais, pour y entrer, il faut montrer patte blanche. A l’entrée, les panneaux pullulent : « Résidence privée sous vidéosurveillance », « gardes assermentés », « accès interdit aux 2 roues bruyants ». A côté de la barrière, se poste en permanence un garde qui se fend d’un geste à chaque entrant et sortant : un pouce brandi, un signe de la main ou un… salut façon police nationale…

« C’est un ghetto doré mais un ghetto quand même », selon Marie-Françoise Palloix, conseillère municipale communiste de ces quartiers. Un ghetto qui exige d’aligner les zéros sur un chèque pour en devenir l’un des copropriétaires. Actuellement à la vente : un T2 de 73m2 pour 400.000 euros ou un T4 de 117m2 pour 740000 euros. Ajoutez-y les charges pour entretenir ce joyeux environnement: 600 euros par mois pour un T3. Location ? Il vous en coûtera 2000 euros mensuels pour un T3. Pour les petites bourses, avec 500 euros, on se paie un ticket d’entrée pour le paradis du standing ultime. Mais ce sera pour louer une chambre de 15m2. Thierry, locataire de l’une d’entre elles depuis dix ans, nous en raconte l’histoire : « Elles sont situées au 1er et 2e étage de l’immeuble Chambord, la tour de 18 étages. Il y a 20 ans, c’était des chambres de passe qu’avaient achetées les proxénètes du Prado. Aujourd’hui, ce sont des « studios » loués par des personnes seules.» Mais cela ne donne pas droit, pour autant, à tous les services. Thierry reprend : « Un jour, je suis arrivé à la piscine avec une amie. On m’a demandé à quel étage j’habitais. J’ai répondu : le 1er. On m’a dit : vous n’avez pas accès à la piscine… J’ai appris que je ne pouvais pas plus profiter du terrain de tennis.»

Particulièrement dans le quartier le plus riche de Marseille, la distinction sociale est affaire sérieuse. Si l’on élargit le champ afin d’embrasser du regard (ethnologique) les beaux quartiers marseillais, une autre frontière s’y distingue qu’Alain Hayot, sociologue et auteur d’articles sur le sujet au début des années 2000, décrypte pour nous.

La ligne de partage s’effectue entre les « héritiers » et ceux qu’ils appellent les « parvenus ». Les premiers appartiennent à cette vieille bourgeoisie catholique qui a migré du centre vers le sud au 19e siècle, au moment de l’industrialisation galopante du nord de la ville. Ils vivent dans les immeubles anciens de la rue Paradis ou les bastides et villas de la colline du Roucas Blanc. « Ils vivent en réseau et cachent leur fric. Ils mettent leurs enfants à l’Ecole de Provence, vont à la Paroisse de Saint-Giniez, se font soigner à la clinique Monticelli et appartiennent au club de la Pelle (club sportif privé fondé en 1917, NDLR). »

Ils ont affublé quelques nouveaux riches du surnom de « parvenus ». Ces derniers, pieds-noirs parfois de confession israélite, sont arrivés dans les années 60. Ils ont souvent bâti leur statut social dans le commerce. « Ils mettent leurs enfants dans le public, votent PS même si une partie a migré vers la droite. Les héritiers reprochent aux parvenus d’être tape-à-l’œil, avec leurs grosses voitures et parlent des femmes comme des « arbres de Noël ».

Vingt minutes de voiture (ça roule bien, aujourd’hui) et nous voici au Parc Kallisté. Bien entretenu, cela pourrait ressembler à La Cadenelle. Erigé en 1958, l’ensemble compte une tour de 16 étages et huit barres de 4 à 11 étages. Sauf que nous nous trouvons en plein cœur du « far west de l’immobilier », selon la formule du grand géographe marseillais, Marcel Roncayolo : le monde impitoyable des copropriétés dégradées. Les plus pauvres des pauvres atterrissent ici, aux confins de Marseille, derrière l’Hôpital Nord. Le « sas » d’entrée pour les plus damnés de la Terre, c’est souvent le bâtiment H, promis à la destruction mais toujours debout, dont le hall sert de QG aux dealers. Juste en face de cet amas lépreux de béton qui ne saurait être appelé immeuble, s’est construit un lotissement. Sur de petites parcelles, chacun y a fait construire sa maison individuelle. Pour ces « citadins parcellaires » (André Donzel) aux moyens financiers limités (sinon, ils auraient acheté dans un autre endroit), voilà le prix à payer pour l’accession à leur rêve néo-régionaliste : une vue plein pot sur le bâtiment le plus pourri de la cité la plus pauvre de Marseille. Ou comment organiser la frustration et le ressentiment… des deux côtés. « C’est comme si on avait l’Eldorado en face de nous et nous on crève », peste Ahmed Abderremane, habitant de Kallisté et travailleur social.

Lorsqu’il sort de son bâtiment, il laisse derrière lui des appartements insalubres, sans chauffage souvent, aux fenêtres laissant passer le vent au pays du mistral… « Ici, c’est les oubliettes », lâche-t-il. Les « oubliettes » de Marseille, cela donne ça, selon Ahmed: « La plupart des locataires sont des primo-arrivants souvent analphabètes. Ils viennent majoritairement des Comores ou de Mayotte (possession française, NDLR). Ils tombent sur des marchands de sommeil et sont victimes des arnaques : les loyers trop chers, les reports de charges de propriétaires sur les locataires, les états des lieux tronqués. » Dans le vallon au centre de la cité, ce militant originaire des Comores jette un coup d’œil circulaire sur les barres et tours qui forment comme les gradins d’un amphithéâtre. Il conclut notre visite : « Nous sommes dans un quartier privé et on est privés de tout, on est privés de nos droits. Aucune famille ne souhaite rester à Kallisté. Vous connaissez leur rêve à ces familles ? Un HLM ».

(1) http://www.lecompas.fr

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Catégories : Non Classé | 2 Commentaires

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2 réflexions sur “Bienvenue à MarseilleS, ville fragmentée

  1. Rafy

    61% des revenus à la Kallisté qui proviennent des salaires contre seulement 38% pour la Cadenelle : info très intéressante qui pourra nourrir de nombreux débats.
    Mais l’enquête ne parle pas des revenus de la drogue (j’entends d’ici les mauvaises langues dire cela). Parce que des familles entière en vivent selon les dires… Et faire un article sur ces habitants aisés qui viennent s’alimenter en stup’ dans les quartiers de misère… Un bon sujet dans l’huma 😉 « Mais si c’est le cas, tout fou le camp », dit la vieille dans sa villa du Roucas. Et oui madame!

    • Les revenus de la drogue? Il y a manifestement beaucoup de fantasmes sur le sujet. Je lis parfois dans la presse locale qu’un « plan stup » rapporter 40.000 euros par jour. Ca ce sont les recettes. N’oublions pas: il s’agit d’un business. Il faut déduire les dépenses (achat de la matière première, acheminement) et les « salaires » très inégaux comme dans une bonne entreprise « normale » selon la fonction hiérarchique. Même dans le trafic de drogue, il y a plus de « smicards » que de millionnaires. Et si cela rapportait tant à tant de monde, les familles resteraient-elles dans des appartements délabrés?
      Et si on renversait la question: dans quelle mesure le très bas niveau de revenus ne constitue-t-il pas un appel d’air pour les trafics?

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