« Il faut porter un discours alternatif global à celui du FN »

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Entretien publié le 13 octobre 2013 dans l’Humanité avec Virginie Martin, politologue et fondatrice du « Think Tank Different ».

Pour vous, les soubassements du vote FN ne sont pas principalement d’ordre économique et social mais « culturel ».

Virginie Martin. Il peut y avoir dans le vote FN une dimension de désespoir. Mais, en définitive, l’ensemble de la classe politique, et la gauche en particulier, ce qui est plus affolant pour moi, continue de dire que si l’on résolvait les problèmes économiques, on finirait par résoudre le problème du vote FN. Comme s’il y avait une sorte d’effet mécanique : je mets le SMIC à 4000 euros et le vote FN disparaît… Cette explication économique, que j’appelle post-marxiste, ne fonctionne pas. Pourquoi cet élément de langage commun à toute la gauche ? Est-ce pour se rassurer ? Est-ce pour rester « politiquement correct » puisque tout le monde est opposé au chômage ?

Selon moi, ce qui fait le vote FN, c’est le « trouble civilisationnel ». Mais si l’on parle de cela, on va devoir ouvrir une boîte de Pandore. Du coup, la question économique apparaît plus simple. Affirmer qu’il s’agit d’un « trouble civilisationnel », ce n’est pas l’approuver, c’est le constater. Il est là, il existe. Une fois que l’on a enlevé le chômage, l’Europe, la peur de la mondialisation, le plus petit dénominateur commun du vote FN, c’est toujours le culturel et le cultuel lié à l’Islam.

Il faut poser le bon diagnostic. D’un point de vue électoral, c’est certes compliqué à assumer. Le côté internationaliste du PC et du parti de gauche a d’ailleurs fait fuir nombre d’ouvriers. Mais il est ridicule de continuer à dire aux électeurs FN : « non, ce que vous voyez n’est pas vrai ».

Une fois posé ce « bon diagnostic », quelle prescription proposez-vous ?

Virginie Martin. Ou vous faîtes une réponse « valsienne » de républicanisme ou une réponse « transculturelle » de cosmopolitisme à laquelle nous travaillons. Le ressort principal de celle-ci est de dire : nous sommes dans un monde ouvert, l’intégration ne se fera jamais plus comme avant. Celui qui migre aujourd’hui n’est plus celui qui migrait dans les années 60. A l’époque, il fallait faire allégeance au pays dans lequel vous arriviez. Le migrant savait qu’il n’allait pas retourner de sitôt dans son pays d’origine. Les billets étaient plus chers, les frontières plus fermées. Il n’y avait ni Facebook, ni Skype, ni Al Jazeera dans le salon, ni les compagnies « low cost ». Aujourd’hui, nous sommes dans le monde de la chute du Mur de Berlin et du Web, on ne peut plus demander aux migrants de renoncer à leurs identités multiples. C’est le cas pour tous les migrants. Si vous partiez au Venezuela demain, vous resteriez connectés à la France toute la journée.

Il faut, dès lors, imaginer un autre commun que celui des années 70 et 80. Actons que les temps ont changé. Offrons un autre discours sur les identités multiples. On continue à faire comme s’il y avait deux identités face à face alors que chacun d’entre nous a dix identités.

Je reproche aux politiques de dire la même chose, finalement, mais avec des nuances. Personne ne dit : « C’est comme ça. Le monde a changé. Il va falloir créer un commun différent ». On n’offre pas de discours vraiment alternatif au FN, si ce n’est pas petites touches, un coup chez les communistes, un autre chez les Verts.

On a souvent analysé que les catégories sociales apeurées par le déclassement étaient plus perméables au discours du FN.

Virginie Martin. C’est ce que l’on a longtemps dit mais le discours consistant à dire « l’Islam est une affaire dangereuse » commence à irriguer l’ensemble des esprits. Le Musulman aurait un projet politique, l’Islam ne serait pas une religion comme une autre puisqu’elle confond le politique et le sacré.

Ce n’est pas forcément la peur du déclassement mais la peur de perdre « sa » civilisation. Le débat se cristallise notamment autour des questions de l’égalité hommes-femmes et de l’homosexualité. Cela peut influencer des catégories sensibles à la question féministe ou homosexuelle.

Achille Mbembe parle de « racisme sans race ». C’est un racisme culturel, cultuel. C’est pour cela que je pense que la question culturelle est plus importante que la question économique. Ce qui ne veut pas dire que la question économique ne se pose pas. Prenons l’exemple de Brignoles. Peu de médias ont évoqué la fermeture des mines de bauxite dans les années 90. Est venue s’ajouter la question culturelle de l’Islam. Troisième élément : le périurbain, car Brignoles est vraiment la ville du vide.

Vous disiez que l’explication « post-marxiste » échoue à comprendre le vote FN. C’est finalement Gramsci qui nous aiderait à le comprendre.

Virginie Martin. Il est clair que Marine Le Pen réussit à façonner les représentations sociales hégémoniques. Elle remporte, chaque jour, la bataille de l’hégémonie culturelle. Qui gagne le rapport de forces avec cette Charte de la laïcité que je trouve hallucinante ? On en viendrait à croire que la gauche pense elle-aussi qu’il y a un projet musulmano-politique belliqueux.

Il faut arrêter avec ce discours le plus ringard, le plus irréalisable. Je pense même qu’il s’agit de la raison pour laquelle la France échoue à entrer dans la modernité. Imaginez, par exemple, la force d’un pays qui serait bilingue, trilingue. Nous sommes tous des migrants. Nous sommes tous des transculturels. Nous devons tous avoir des « identités heureuses ». La réponse ne peut-être que dans le cosmopolitisme culturel, l’hybridation, la créolisation.

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Catégories : Entretien | Un commentaire

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Une réflexion sur “« Il faut porter un discours alternatif global à celui du FN »

  1. des années que je professe que le jour où la diversité des populations marseillaises sera réellement non sucement assumée mais portée comme chance exceptionnelle de développement !
    Dés années que je dis que c’est la chance de Marseille !
    J’ai trés modestement essayé de passer à l’acte avec l’ouverture internationale affirmée de mes structures, avec la tentative d’un théâtre arabe où seul Alain Hayot et la Région m’avaient aidé.
    Il existe à Marseille beaucoup d’association qui travaille à cette diversité et aux valeurs qu’elle porte. Comment les organiser ?
    Certainement pas avec la candidature PS, malgré Samia Galli.
    ÇA devrait pouvoir se travailler dans un regroupement à gauche : front de Gauche, Sursaut, Gauche active, etc…
    Marseille pourrait être le laboratoire de cette immense expérience.
    PhFoulquié

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