Hollandisme et guérinisme, la tenaille infernale du PS 13

Entre l’impopularité de l’exécutif et la nouvelle concurrence de son ancien « patron », Jean-Noël Guérini, la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône et ses militants semblent déboussolés tandis que nombre d’élus jouent la carte de l’alliance avec le toujours président du conseil général. (Article publié dans l’Humanité du 23 février).

Lorsqu’un ancien ministre se déplace à Marseille et organise une rencontre avec les militants, 80 d’entre eux viennent l’écouter. Pas plus. « Et encore, on craignait moins », murmure un jeune cadre local alors que Benoît Hamon – c’est lui, l’ex-membre du gouvernement – débute son intervention qui durera près de trois quarts d’heure, entre considérations de philosophie politique – au demeurant, fort intéressantes – sur la liberté, l’égalité et long plaidoyer pro domo pour l’action du ministre de l’Education qu’il fut. Quand viennent les questions, la redescente est brutale. Sylvie: « On a l’impression que vous avez beaucoup cédé alors qu’à nous, militants, on nous demande de tenir.» Guillaume : « A quoi ça sert de militer au PS quand on n’arrive pas à changer le réel? »

Lorsque Jean-Noël Guérini, ex-membre du PS, président du conseil général, mis en examen à plusieurs reprises dans des affaires impliquant son frère, lance sa campagne pour les élections départementales avec le parti « ni de droite, ni de gauche » qu’il a créé en 2014, « La force du 13 », on trouve dans l’assistance, écoutant avec intérêt, des conseillers généraux socialistes sortants et candidats à leur succession.

Lorsqu’un texte appelle à un accord entre toutes les forces de gauche et la « Force du 13 », vingt-deux signatures de conseiller généraux sortants viennent s’y apposer. Quelques heures plus tard, un vingt-troisième franchit lui aussi le pas. Lors de la présentation de ses vœux à la presse, Guérini se permet même de le moquer : « Il ne devait plus avoir d’encre dans le stylo le jour même ».

Lorsque l’Humanité sollicite Frédéric Vigouroux, le 23e en question, vient cette réponse de son cabinet: « Désolé, mais il ne s’exprimera pas sur ce sujet avant les départementales ». Frédéric Vigouroux est également numéro 2 du PS départemental. Un cadre fédéral tente d’expliquer : « Vous savez, quand vous êtes en campagne, vous vous focalisez sur vos électeurs et vous n’avez pas envie d’apparaître dans la presse sur d’autres sujets. » Surtout, s’ils sont épineux.

Militants déboussolés voire déprimés, élus gênés aux entournures dès que l’on aborde la récurrente question des rapports à Jean-Noël Guérini ou carrément promoteurs d’une alliance : le PS bucco-rhodanien sait-il encore où il habite ?

Ajoutez à ce paysage déjà crevassé, des municipales catastrophiques (onze villes perdues, raclée à Marseille avec la perte de deux mairies de secteur dont l’une au profit du FN), des sénatoriales calamiteuses (seule Samia Ghali est élue) et une fronde antigouvernementale quasi-permanente, alimentée notamment par des élus socialistes dont certains ont quitté leur formation, contre la création d’une métropole. D’où la question : affaibli par le hollandisme, aspiré par le guérinisme, le PS des Bouches-du-Rhône n’est-il pas en voie d’effacement, d’inaction, on n’ose encore écrire : d’impuissance?

Il faut commencer par du numérique. Jean-David Ciot livre le chiffre de 4200 adhérents contre une moyenne de 6000 cartes remises ces dernières années. « On est tombé à l’étiage, reconnaît le secrétaire fédéral. Mais je pensais que ça serait pire, que l’on tomberait à 2000. Nous sommes convalescents suite à la mise en œuvre du contrat de rénovation, de la sortie de la tutelle et de l’échec des municipales à Marseille.» La ville d’Allauch, 20000 habitants, dirigée depuis 1975 par Roland Povinelli revendique, à elle seule, 600 cartes même si la direction fédérale place le curseur à 450… Une bonne vieille « baronnie » à l’ancienne dont le sociologue Philippe Juhem décryptait l’importance dans son article, daté de 2006, «La production notabiliaire du militantisme au Parti socialiste» : «Dans les Bouches-du-Rhône, neuf sections sur 95 réunissaient la moitié des effectifs de la fédération et trois d’entre elles, bénéficiant d’un maire socialiste (Allauch, Berre et Chateauneuf-les-Martigues), dépassaient 1 400 militants lors du Congrès de Dijon (2003, NDLR) – 1 200 au Mans – soit 23,3 % des effectifs de la fédération, alors que ces communes n’accueillaient que 2,8 % des électeurs du département et 3 % des électeurs y ayant voté en faveur de Lionel Jospin.» Le chercheur mettait en lumière « les effets de la maîtrise de l’institution municipale sur les effectifs du parti. » Hors l’«anomalie» Allauch, il y aurait donc environ 3750 adhérents.

Pour Pierre Orsatelli, porte-parole du collectif Renouveau PS 13, il faut diviser le chiffre officiel par deux, pas moins : 2200. 750 à Marseille, 350 à Allauch, et 1100 dans le reste du département, voilà son estimation. A Chateauneuf-les-Martigues, ex-« baronnie» tombée aux mains de l’UMP aux municipales de après plus de 70 ans de gestion socialiste, le trésorier, Marc Lopez, annonce une trentaine de cartes pour 13000 habitants. Lui-même ne cache pas que le moment est «assez dur, assez pénible» pour l’homme «aux valeurs de gauche» qu’il est, face à la politique gouvernementale.

L’impopularité de l’exécutif – pardon, «l’exercice du pouvoir», dans le parler euphémisé des socialistes locaux – frappe même ceux qui se montrent critiques. Ainsi les jeunes socialistes du département accusent également le coup : une cinquantaine d’adhérents contre une centaine. «Pas mal de déceptions sur pas mal de dossiers, on ne va pas se le cacher», reconnaît Fabio Chikhoune, le secrétaire départemental.

Mais s’il n’y avait que ce problème-là, le PS 13 vivrait avec moins de migraines. C’est son ancien «patron» qui lui en cause les plus sévères : Jean-Noël Guérini. Avec sa volonté d’imposer une métropole refusée par 110 des 119 maires du département, le gouvernement lui a offert, sur un plateau, un inespéré rôle de rassembleur. Aux sénatoriales, siphonnant à gauche, braconnant à droite, il a fait élire trois sénateurs : lui-même, le maire des Pennes-Mirabeau ayant quitté le PS et la maire « sans-étiquette », mais de droite, de Meyrargues. Et voilà que celui qui n’a laissé au PS qu’un seul siège de sénateur devient le porte-drapeau de nombre de conseillers généraux PS! Jean-David Ciot se veut, pourtant, ferme : « Il n’y aura pas d’accord avec Force du 13.» Dans la pratique, les choses semblent moins tranchées que les propos du principal responsable fédéral. Jean-Louis Canal, maire de Rousset et membre du bureau fédéral, sera candidat sous la bannière de…  « Force du 13 ». Le sortant Hervé Chérubini préfère l’étiquette de la « majorité départementale ». Le PS ne présentera personne contre eux. D’autres conseillers généraux, dûment investis par le PS, ne font pas mystère de leur fidélité au président du conseil général. « Tous ceux qui ont signé l’appel à se ranger derrière Guérini n’auraient pas dû avoir l’investiture socialiste.  Il n’y a pas d’accord départemental mais il y a un accord canton par canton», estime Pierre Orsatelli qui avait fait acte de candidature pour affronter Jean-Noël Guérini dans son fief du Panier. « Ma candidature a été « escamotée », assure-t-il. Dans ce canton, huit votants ont désigné le candidat PS contre Guérini. » Deux militants presque parfaitement inconnus.

Le 29 janvier, lors de l’inauguration du local de campagne de Guérini, qui fait binôme avec Lisette Narducci, ancienne socialiste membre de la majorité municipale de Jean-Claude Gaudin, plusieurs élus investis par le PS étaient présents. « Je leur ai dit qu’ils avaient fait une erreur d’aller chez Guérini », indique Jean-David Ciot, qui ne semble avoir d’autre pouvoir que celui de la parole. Sylvie Lyons, elle, est allée directement dire leur fait aux impétrants avant de se faire sortir manu militari. La militante a saisi la commission des conflits et commente : « Cette situation résulte aussi du bourbier dans lequel le parti socialiste marseillais refuse de sortir en posant des actes clairs.»

« Le parti est absorbé par la machine ». L’analyse est signée Cesare Mattina, sociologue qui met la dernière main à un ouvrage sur le clientélisme. « Mais le parti demeure important car il donne les investitures», ajoute-t-il. Voir. Christophe Masse a ainsi changé de remplaçante : Geneviève Tranchida en lieu et place de Zina Ghrib, désignée en décembre par les militants. Là encore, aucun « stop » de la rue Montgrand – siège du PS départemental – et silence de la rue Solférino. « Ils pensent –peut-être à raison – que Guérini est le mieux placé, si ce n’est le seul, à pouvoir empêcher la droite de s’emparer du conseil général », livre un observateur. Une « prime » aux sortants que Cesare Mattina décrypte ainsi : «Etant donné la dimension du corps électoral et le taux d’abstention attendu, les candidats de l’institution et leur équipe peuvent presque téléphoner à tous leurs électeurs nécessaires à leur victoire. L’élection cantonale est la plus clientélaire de toutes».

Guérini éventuellement réélu président. Et après ? « Je fais le pari qu’il y aura un après-Guérini. En 2017, il devra choisir entre le Sénat et le Conseil général et il choisira le premier», explique Jean-David Ciot. « Les procès de Guérini se dérouleront en pleine campagne électorale présidentielle… », anticipe Pierre Orsatelli. 2017, ou la conjonction annoncée du déclin du hollandisme et du guérinisme.

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« Moi, Abdallah, 19 ans, Français des cités »

Comment se déroule la vie d’un citoyen de la République dans un quartier de la deuxième ville de France. (Article paru dans l’Humanité du 2 février)

« Vous, les Français ». Le stylo avait arrêté sa course, l’œil s’était levé du carnet pour se poser sur Abdallah (*). « Tu n’es pas Français ? » « Si, mais… », avait-il répondu, entre hésitation et gêne. Ses parents étaient tous deux nés aux Comores mais lui avait bien vu le jour en 1995 à Marseille, ce qui faisait incontestablement de lui un citoyen français. Quelques mois plus tard, la conversation reprend dans un café d’un centre commercial des quartiers nord de Marseille.

Abdallah : « On se sent Français. Aucun doute. Mais on voit une différence. Pour la qualifier, on ne veut pas utiliser le mot « blancs » car il nous paraît raciste. Alors, on dit « Français ». Mais, ça n’est pas péjoratif. On se sent quand même moins Français que ceux qu’on appelle les Français. On a l’impression d’être du mauvais côté, du côté des méchants, de ne pas être aimés, de ne pas vivre là où il faut, d’être stigmatisés. On nous renvoie toujours à quelque chose : « de couleur », « issus de l’immigration », on ne peut jamais être « Français » tout court. Après les événements de Charlie, tout le monde s’est exprimé. Il y a pleins de gens qui parlent de nous ou en notre nom mais jamais on ne nous donne la parole. Pour être jeune de quartier et passer à la télé, il faut être star de cinéma ou joueur de foot. On voit les médias dans le coin lorsqu’il y a des règlements de compte. Ils arrivent et ils repartent. Quand je vois le JT de TF1 qui parle d’un petit village, je me dis qu’ils pourraient passer au centre social de la cité et en parler de la même manière. Moi, les journalistes, je les perçois bien mais les copains pas trop. Ils ont l’impression qu’on veut les piéger. »

Voilà, Abdallah, tu es un jeune de quartier, tu n’es pas acteur ni footeux, tu es bachelier, tu as la parole. Parle-nous de ta vie. Tiens, commence par la police.

« Je suis contrôlé une à deux fois par mois en moyenne. Cela dépend des moments et des lieux. Une fois, dans la cité, alors qu’il y avait pleins de flics après un nouveau règlement de compte, j’ai été contrôlé quatre fois en une journée. »

Comment ça se passe ? « Ils disent que c’est un contrôle de routine ».

Le tutoiement est-il de rigueur ? « Oui, souvent. Parfois, ça se passe bien, parfois non.»

Y a-t-il des dérapages verbaux ? « Oui. » Silence. Abdallah ne poursuit pas. « De quels types ? « Ah, du genre : « ça pue ici », « Va manger des bananes », « Qu’est-ce que tu fais là petit singe ? » Le stylo s’immobilise un instant. Abdallah a évoqué cela, sans modulations dans sa voix, dans son ton, dans son regard. Comme s’il évoquait un élément naturel.

N’a-t-il jamais pensé qu’il fallait aller porter plainte ? « Non. Je suis convaincu que même si on le faisait, ça ne changerait pas grand-chose. On fait avec. On passe outre et on continue.»

L’école ? « L’impression qu’on a, par rapport à ceux qu’on appelle les « Français », c’est qu’on est trop différents. C’est un peu de notre faute aussi. On se sent mieux avec ceux qui nous ressemblent. Le seul truc qui nous rapproche, c’est l’amour. Alors, là, filles et garçons, on ignore les différences. C’est bizarre d’ailleurs parce que c’est le plus difficile, le plus intime. » Et les profs ? « Il y a trois types de profs : ceux qui sont normaux avec nous, ceux qui ont peur de nous, ceux qui te chouchoutent car ils considèrent qu’on est en difficulté. »

Abdallah reprend sur l’école : «En revanche, pour l’orientation, on sent la différence : les « Français » vers les filières générales, nous, vers les filières technologiques. Moi, on m’a orienté vers la filière la moins recherchée. J’ai eu mon bac mais je ne veux pas poursuivre dans la voie du commerce, ça ne m’intéresse pas. Alors, j’ai pris une année pour réfléchir. »

Etre musulman. « Je dirais la même chose que tout à l’heure. On a toujours l’impression d’être du mauvais côté, de faire une faute. Je ne sais pas pourquoi on est obligés de souligner que l’Islam, ce n’est pas ça. La laïcité est un bon concept mal expliqué. Il y a trop d’incompréhensions. Pour moi, la laïcité, c’est le respect de toutes les religions dans le privé. D’autres comprennent que l’on peut vivre sa religion partout. »

La politique. « Je trouve que ça a de l’importance. Je suis inscrit sur les listes électorales. Je suis allé voter aux municipales. Je vais aller voter aux prochaines. Je suis le seul du groupe. On a beaucoup de devoirs alors autant profiter de nos droits (petit sourire). »

Communautarisme. « Mais, on ne l’a quand même pas choisi le communautarisme. Il s’est imposé à nous. On est forcés de vivre ensemble et dans le même temps on est bien ensemble. C’est compliqué. Quand on va en centre-ville, on demande aux copains de venir avec nous, parce qu’on est plus à l’aise à plusieurs. Je ne veux pas vivre toute ma vie dans le quartier. Aucun copain ne le veut. On a l’impression que l’on peut quand même s’en sortir mais que l’on doit faire beaucoup plus que les autres. Je veux m’enrichir de la culture des autres. Je veux du mélange. »

Alors, être Français, Abdallah ? « Au-delà, de la question « être Français », c’est « être moi » qui m’intéresse. Je ne veux pas tomber dans le fait de penser comme tout le monde. Je me refuse de généraliser. J’essaie toujours de dépasser ma première réflexion et d’approfondir. Je le fais à travers l’écriture. Le rap, c’est une façon de l’exprimer, mais sans plus. Mais, ce qui me plaît, c’est l’écriture. » En français ciselé, bien sûr.

(*) Le prénom a été changé

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Les cités marseillaises qui se donnent au FN ? Intox.

(Article paru dans l’Humanité, nouvelle formule, du 8 avril 2014)

L’élection d’un maire de secteur d’extrême-droite dans la partie nord de la ville a permis à la thèse du populo-lepénisme de prospérer. Au mépris de la réalité des résultats par bureaux.

Un maire d’arrondissement FN a été élu dans les quartiers nord de Marseille. Quartiers nord de Marseille= cités, banlieue dans la ville. Donc, les cités ont voté pour le FN. Il faut toujours se méfier des syllogismes et encore plus de celui-ci qui s’insinue manifestement dans les esprits et les écrits.

« Le vote FN progresse dans les cités », écrivait le principal quotidien régional au lendemain du 1er tour. Un semaine plus tard, un quotidien national, considéré comme étant celui de référence, allait plus loin : « Dans le nord de la ville, faite de cités aux noms d’arbres et de fleurs qui racontent mal leur délabrement (…) des « barres » investies depuis les années 60 par des Maghrébins puis des Comoriens, (…) se sont données à Stéphane Ravier (le leader du FN, NDLR), offrant à l’extrême-droite l’une des plus grosses prises de son histoire ». « Même les cités ont voté pour Ravier, tu te rends compte ? », a-t-on entendu, au soir du second tour, dans la bouche de jeunes militants socialistes, qui avaient, eux, à cet aveuglement, l’excuse du désespoir.

La réalité est autre : les cités de Marseille n’ont pas voté FN. Ce sont les chiffres, dans leur plus simple appareil, qui le disent. Prenons comme référentiel treize bureaux situés dans les quartiers populaires des 13e, 14e et 15e arrondissements (228000 habitants), dont les noms sont évocateurs à l’oreille de n’importe quel Marseillais (Malpassé, Frais-Vallon, la Busserine, Campagne-Lêveque, la Castellane). Le panel est pourtant imparfait puisque le découpage du périmètre des bureaux ne correspond pas toujours à une cité seule. Ainsi dans le bureau 1540, les électeurs des HLM du Castellas votent avec ceux de la copropriété assez recherchée des Lions.

Dans ces treize bureaux « tests », le FN recueille, lors des élections municipales de ce mois de mars 2014, 837 voix au 1er tour et 1236 voix au second contre 433 lors de ce même scrutin en 2008 et 1368 voix pour Marine Le Pen lors des présidentielles 2012. Le parti d’extrême-droite y totalise 14,3% et 17,26% des suffrages, soit la moitié de son score dans les deux secteurs (7e et 8e) concernés. Surtout, si l’on jauge de l’apport du supposé contingent de voix des cités dans la « cohorte » qui a poussé l’un de ses candidats au poste de maire de secteur, la fable apparaît : le parti de Marine Le Pen ne convainc que 5,29% et 7,81% des inscrits dans ces treize bureaux alors qu’il rassemble 18% des inscrits sur l’ensemble de ces arrondissements.

Pour autant, la question reste entière : comment un candidat d’extrême-droite l’a-t-il emporté dans les quartiers Nord de Marseille, objet fantasmé de nombre de médias nationaux mais dont l’histoire socio-économique et urbanistique est plus riche. Un rappel historique s’impose. La division de la ville naît au milieu du XIXe siècle, avec la création d’un nouveau port de commerce d’envergure, le Vieux-Port étant devenu trop étroit face à l’explosion des trafics. Les résultats des sondages apparaissent sans appel : le tirant d’eau est supérieur sur le littoral nord. Le premier quai ouvre en 1853, puis d’autres, décennie après décennie. L’industrie s’y installe, les ouvriers arrivent. La bourgeoisie se retire alors des quartiers du centre-ville vers ses nouvelles terres résidentielles du sud tandis que, dans le nord, l’industrialisation-urbanisation avale, un à un, ces petits villages (Saint-Joseph, Saint-Antoine, Saint-Louis, Sainte-Marthe…), aux portes de l’ancienne ville (dont le rayon n’avait jamais dépassé deux kilomètres autour du Vieux-Port) qui se retrouvent désormais incorporés à elle. Les villages deviennent ainsi les « noyaux villageois ».

La division devient fracture au moment du choc de la désindustrialisation, liée, à Marseille, à la fin de l’empire colonial sur lequel le « système marseillais » (l’interdépendance entre le port, le commerce, l’industrie et la cité), selon la formule de l’économiste Louis Pierrein, reposait tout entier. Entre 1975 et 1990, la ville perd 75000 emplois industriels.

La décolonisation produit un deuxième effet massif pour Marseille : l’arrivée des rapatriés, qu’il faut loger par dizaines de milliers. Des terres agricoles du nord de la ville, surgissent alors les fameux « grands ensembles », barres et tours qui offrent aux nouveaux habitants (pieds-noirs mais également travailleurs immigrés) des conditions de confort infiniment supérieures aux « bidonvilles » (Marseille en est, à l’époque, criblée) et même aux petits logements privés de l’arrière-port. Au même moment, dans les interstices entre ces cités naissantes et les « noyaux villageois », se construisent des zones de maisons individuelles, relevant soit du rêve solidaire (les Castors) soit de l’ascension sociale d’une petite classe moyenne. Cet habitat pavillonnaire sera complété, à partir du début des années 2000, par de nouvelles résidences construites au pied des collines qui ceignent Marseille, suite à l’ouverture à l’urbanisation décidée par Jean-Claude Gaudin. Ce sont dans ces bureaux que le FN a réalisé ses meilleurs scores et ce sont ces « citadins parcellaires » (formule du sociologue André Donzel, en référence aux paysans parcellaires du «18 Brumaire de Louis Bonaparte» de Karl Marx) qui permettent à Stéphane Ravier de parader dans la bastide Coxe, cette somptueuse bâtisse du XVIIIe siècle devenue mairie de secteur. Lorsque le leader d’extrême-droite remporte 177 voix dans quatre bureaux de cités du cœur du 14e arrondissement, il en engrange 1300 dans les quatre bureaux des « noyaux villageois » et lotissements qui les entourent… CQFD : Stéphane Ravier est l’élu (relatif, malgré tout, si l’on considère l’abstention massive) du « village » et du « périrubain », pas de la cité HLM…

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Réflexions sur une défaite historique du PS marseillais

Du Capitole (de sa promesse, au moins) à la roche tarpéienne. Du 20 octobre 2013 au 30 mars 2014. D’une participation citoyenne insoupçonnée aux primaires à la pire défaite du PS à Marseille (un seul secteur sauvegardé, moins de conseillers municipaux que le FN), si l’on excepte 1989 et le grand chelem de Vigouroux (et encore !).

Une raclée d’une telle intensité ne peut être que le produit d’une accumulation de facteurs. En l’occurrence, il semble même que tous les facteurs potentiels aient convergé pour déclencher la foudre sur le parti du « maire illustre » (comme l’appelle Gaudin), Gaston Defferre, qui régna sur la ville de 1953 à sa mort en 1986.

 

L’ « effet Hollande »

C’est ce que l’on appelle du « off », une rencontre entre élus et journalistes, une discussion libre dont les propos ne sont pas considérés comme officiels. Ce matin-là, une ministre conversait donc, autour d’un café et de viennoiseries, avec une petite dizaine de journalistes. La question a été posée. Une fois, deux fois, trois fois. La réponse a été répétée. Une fois, deux fois, trois fois. « Personne ne nous parle du gouvernement ». Après tout, c’était peut-être vrai. D’autant plus que des députés, des conseillers généraux, des conseillers municipaux nous indiquaient la même chose. « Personne ne nous parle du gouvernement ». Mais des militants et responsables politiques aguerris devaient-ils s’en contenter ? L’erreur première aura été de considérer ce silence comme la signification d’une absence de problème. Depuis dimanche soir, on connaît le prix politique du réconfort à peu de frais…

Une élection municipale ne se joue jamais que sur des enjeux locaux. Sinon, pourquoi la déroute de la gauche en 1983, deux ans après l’élection de François Mitterrand ? Sinon, pourquoi 2008 et la défaire de la droite, neuf mois après l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Encore moins à Marseille. Encore moins quand un comité interministériel a été consacré à cette ville. Encore moins quand cette ville (15% de chômeurs, 26% de pauvres) attend beaucoup du pouvoir. Encore moins quand le candidat du PS a organisé le ballet des ministres.

 

L’ « effet Andrieux »

Manifestement, en politique aussi, « le client est roi » (formule débile mais, en l’occurrence, pratique). Et lorsque l’on n’a plus rien à offrir aux « clients-citoyens », ils se vengent. Dans les quartiers nord, l’électorat populaire a fait payer au PS l’absence de résultats concrets de la politique du gouvernement comme l’inefficacité grandissante du système clientéliste. Rappel utile, le clientélisme est selon, le sociologue Cesare Mattina, le fait d’ « entretenir des clientèles politiques par l’octroi de faveurs et services en échange de vote et de soutiens politiques ».

Sauf que la ressource de « faveurs et services » se tarit. Le processus est engagé depuis des dizaines d’années. En termes d’emplois publics, l’âge d’or de Defferre est bien lointain. Des logements ? Même constat. Le clientélisme avait trouvé un nouveau souffle avec le financement d’associations douteuses (attention : elles sont ultra-minoritaires). La condamnation en première instance de Sylvie Andrieux, ancienne vice-présidente du conseil régional, pour détournement de fonds publics versés à des associations bidons, et la généralisation des politiques d’austérité ont fonctionné comme deux coupe-circuit. Plus rien ou plus grand-chose ne sort du robinet clientéliste. Au porte-à-porte des cités populaires, la même rengaine revient : « Qu’est-ce que la politique peut changer pour moi ? » Ils ne laissent pas le temps aux militants d’argumenter et en viennent à leur conclusion : « Rien ».

Les classes populaires de l’immigration post-coloniale ont présenté l’addition au PS sous la forme d’une abstention massive (entre 60 et 70%), qui n’a reculé qu’à la marge entre les deux tours, et parfois d’une sorte de « vote révolutionnaire » anti-PS assez manifeste (cf les reports évidents d’une frange importante des électeurs Diouf sur Miron).

L’effet Guérini

Jean-David Ciot, l’ancien premier secrétaire fédéral du PS, a le sens de l’euphémisme. Dans les locaux de la fédération PS, il disait dimanche soir que Jean-Noël Guérini avait peut-être rendu les coups qu’il avait reçu. Que ce « peut-être » était suave… C’était un secret de Polichinelle depuis le printemps 2013: le président du conseil général ferait tout pour savonner la planche de son ancien directeur de campagne. L’alliance entre les deux tours avec les listes Gaudin dans son fief du 2e secteur (2e et 3e arrondissements) a « officialisé » l’union des deux G, sans que – fait notable – les électeurs des uns et des autres ne la sanctionnent dans les urnes… Et un secteur (où Hollande l’avait emporté au second tour des présidentielles avec 67% des suffrages !) de plus de perdu pour la gauche, un !

 

Le triple « effet Mennucci »

Primaires, campagne programmatique, personnalité : Patrick Mennucci a bien fait d’affirmer, dès dimanche soir, qu’il assumait « personnellement » cette défaite, car c’est bien le cas. Triplement, le cas.

Le député du centre-ville a été le partisan le plus engagé du processus de désignation du candidat par vote citoyen. Il en a été l’heureux bénéficiaire puis la première victime. Comme le notait Marie-Arlette Carlotti, dès dimanche soir, « le processus des primaires s’est avéré destructeur ». Tout le monde est sorti vainqueur du vote du 30 octobre dernier : Patrick Mennucci, car désigné candidat, Samia Ghali, en tête dans les secteurs de gauche qui y a ensuite fait ce qu’elle a voulu sur les listes (jusqu’à imposer le maintien de Garo Hovsépian, 76 ans), et même Marie-Arlette Carlotti, Christophe Masse et Eugène Caselli en mesure, de par leurs scores, de faire valoir leurs revendications particulières notamment en termes de candidatures auxquelles Patrick Mennucci a, globalement, cédé.

Une fois désigné pour porter l’étendard rose, Patrick Mennucci a décidé de mener une campagne programmatique, point par point, dossier par dossier, qu’il connaît mieux que personne et peut-être même mieux que Gaudin. Mais il n’a jamais su incarner la rupture avec le « gaudinisme » (c’est un constat, pas un jugement de valeurs) qu’il s’acharne à apparenter à un « immobilisme » alors que Marseille a incontestablement changé en deux décennies (encore eut-il fallu interroger la « nature » de ce développement et ses très grandes limites…). Tout comme il doit constater que sa personnalité « clivante » et sa longue histoire dans le sérail socialiste n’ont pas favorisé une crédibilisation de son discours de rupture… avec le « guérinisme », maladie sénile du « defferisme » dont ne finit pas de mourir le PS marseillais. La grande nouveauté de dimanche dernier est que les électeurs, même face au danger FN (Ravier n’est élu qu’avec 18% des inscrits dans le 7e secteur), ont cessé de pratiquer l’acharnement thérapeutique.

 

 

 

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A Marseille, le FN profite de l’abstention massive des cités

(Article publié dans l’Humanité du 26 mars 2014)

Le parti d’extrême-droite progresse dans les noyaux villageois et les zones pavillonnaires tandis que le vote PS s’effondre dans les quartiers populaires.

Un maire de secteur d’extrême-droite. Après le coup de tonnerre du 1er tour, le coup de Trafalgar dimanche ? Stéphane Ravier, arrivé second sur l’ensemble de la ville avec 23% des suffrages, tient en effet la pole position dans le 7e secteur (13e et 14e arrondissements), dans les quartiers nord. Il y est arrivé en tête avec 32% des suffrages, devant le candidat UMP (27%) et le maire socialiste sortant, Garo Hovsépian (21%). C’est dire si le rapport de forces du 1er tour est défavorable à ce dernier.
Comment un candidat FN peut-il se retrouver aux portes du pouvoir local dans les quartiers nord de Marseille ? Les cités auraient-elles commencé leur bascule vers l’extrême droite ? On peut ainsi lire dans La Provence de ce mardi : « Dans les cités du 13e-14e aussi, le vote frontiste a nettement progressé. » Avec à l’appui, le score de 45% de Ravier dans un bureau de la cité des Flamants qui, en l’occurrence, accueille les électeurs des zones pavillonnaires voisines tandis que le bureau des électeurs de la cité HLM même lui a accordé 8% de ses voix (exprimées, soit 3% des inscrits)…
Quelle est vraiment la réalité du vote FN dans ces quartiers Nord ? Prenons comme témoins trois bureaux qui représentent la diversité sociologique de Marseille mais qui, voisins, s’inscrivent dans le même espace géographique : dans la partie nord du 14e arrondissement, quartiers Nord de Marseille.
Les bureaux 1453 et 1454 sont situés dans la cité de la Busserine, l’une des plus pauvres de la ville. Le bureau 1460 rayonne sur le noyau villageois de Sainte-Marthe et les nouvelles résidences construites au pied de la colline, zone ouverte à l’urbanisation par Jean-Claude Gaudin à l’orée des années 2000.
Si l’on calcule les scores par rapport au corps électoral, voilà le paysage sorti des urnes.
Dans le bureau 1460, traditionnellement, très à droite, le candidat FN recueille 22,75% des inscrits (contre 21,72% à la présidentielle de 2012). Il progresse en voix (de 290 à 335) et en pourcentage des exprimés (de 27 à 41%) tandis que celui de l’UMP passe de 18,57% des inscrits à 13,17%. Là, où en 2012, François Hollande attirait 20% des inscrits, le maire de secteur PS n’en a séduit que 9%… L’abstention est passée de 18% à 44%.
Passons aux bureaux des cités. La participation y passe de 70% à 34%. Le FN perd des voix par rapport aux présidentielles de 2012 mais en gagne quelques dizaines si l’on prend pour référent les municipales de 2008. Son score augmente par rapport aux exprimés mais recule en pourcentage des inscrits (à 3 et 6%).
La donnée majeure dans ce quartier populaire, composé majoritairement d’habitants de l’immigration post-coloniale, c’est l’effondrement spectaculaire du vote socialiste. Garo Hovsépian recueille entre 8 et 9% des inscrits contre 42 à 45% à Hollande et 30% à Sylvie Andrieux, qui menait la liste (d’union de la gauche) en 2008. Depuis, cette dernière a été condamnée, en première instance, pour détournement de fonds publics dans une affaire de subventions versées à de fausses associations. Elle a donc dû laisser son bras droit, âgé de 75 ans, prendre le relais et servir de « paratonnerre » au double rejet de la politique du gouvernement et des méthodes du PS local.

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Abstention, Gaudin, Ravier, Mennucci: le 1er tour en 4 étapes

« La tornade Gaudin, la surprise Ravier, le flop Mennucci », titre ce matin le quotidien La Provence. Pas tout à fait faux. Mais une étude précise des résultats nous fait dire également : pas tout à fait vrai.

« La tornade Gaudin »

Le maire sortant a perdu 13000 voix entre les scrutins municipaux de 2008 et 2014. Ca ne ressemble pas franchement à un raz-de-marée même si les résultats du premier tour résonnent comme une promesse de quatrième mandat pour lui.  Le recul en pourcentage est réel que l’on calcule par rapport aux exprimés (de 41% à 37,85%) ou par rapport au nombre d’inscrits, il passe de 23,15% à 19,68%). Il s’observe dans tous les secteurs, y compris dans le 6-8, QG de la Gaudinie.

« La surprise Ravier »

Un candidat du FN qui réalise 23% dans une ville où les Le Pen, père et fille, ont dépassé la barre des 20% à quatre reprises (28,3% en 1988, 22,32% en 1995, 23,34% en 2002 et 21,22% en 2012), est-ce une surprise ? Non, car le FN a toujours recueilli d’importants scores dans la deuxième ville de France (et ces scores sont d’ailleurs moins impressionnants aujourd’hui qu’ils ne le furent) et… oui, car jamais une liste d’extrême-droite n’avait trouvé un tel écho lors d’une élection municipale.

De 2008 à 2014, l’extrême-droite gagne 35000 voix et passe de 5% des inscrits à 12%. La progression est spectaculaire d’un scrutin municipal à l’autre, mais elle doit aussi être mise en regard des résultats de la présidentielle de 2012, l’élection devenue, de fait, la plus déterminante de la vie politique française. En 2008, le contexte à droite était caractérisé par le siphonnage du lepénisme par le sarkozysme, qui a fait long feu, comme on a pu l’observer depuis les présidentielles de 2012. Avec 23,16% dimanche, Stéphane Ravier fait un peu mieux que Marine Le Pen lors de la présidentielle (21,2%). Le chef de file local de l’extrême-droite a recueilli sur son nom 59000 électeurs là où la présidente du FN en comptait 79000 en 2012.

« Le flop Mennucci »

Que le candidat investi par le parti au pouvoir n’arrive qu’en troisième position, avec 21%, c’est évidemment un flop. Mais si l’on cumule les scores de toutes les listes de gauche (j’y inclue Diouf, je sais, c’est arbitraire et cela peut faire débat mais j’estime que sa base électorale vient de la gauche), le total approche les 35%, soit juste derrière le score de Gaudin. Le propos n’est évidemment pas de relativiser la débâcle du principal opposant à Jean-Claude Gaudin.

La gauche est la première victime de l’abstention. Celle-ci progresse, de 43,57% en 2008 à 48%. Les secteurs les plus favorables à la gauche sont les plus frappés (50 et 53% % d’abstention dans les quartiers nord). Alors que le nombre d’inscrits a augmenté de 16000 en six ans, celui de suffrages exprimés a reculé de 12000. L’abstention n’a pas épargné le Front de gauche, pourtant peu avare de critiques à l’encontre de l’action de l’exécutif. Des 51700 bulletins « Mélenchon », Jean-Marc Coppola n’en retrouve que 18.000. Il réalise 7% à l’échelle de la ville. Si l’on établit le ratio PS-non PS au sein de la gauche, il est très défavorable pour le parti censé être dominant qui ne pèse que 60% de son camp.

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Bienvenue à MarseilleS, ville fragmentée

 

(Article publié dans l’Humanité du 18 mars 2014)

La deuxième ville de France n’est pas pauvre, elle est inégalitaire. L’échelle des disparités socio-économiques ne cesse même de s’allonger. Encore et toujours. De se territorialiser. Voyage dans les deux pôles de ce monde éclaté.

 

Si la circulation est fluide, vingt minutes suffisent pour effectuer le trajet. En cas de circulation difficile, il faut s’attendre à passer deux fois plus de temps dans sa voiture. Rarement plus. En termes de conditions socio-économiques, ce sont des années-lumières qui séparent La Cadenelle et le Parc Kallisté. Selon une étude très approfondie réalisée par Compas (1), à la demande du Conseil régional PACA, sur les disparités socio-spatiales, le premier est l’IRIS (îlot résidentiel à intérêt statistique, un micro-quartier déterminé par l’INSEE), le plus riche de Marseille. Le second, le plus pauvre. Deux extrémités d’une échelle qui se distend encore et toujours, preuve de ce que le sociologue André Donzel affirme depuis des années : « Marseille n’est pas une ville pauvre, c’est une ville inégalitaire. » Si l’on prend comme témoin l’indice de Gini, Marseille trouverait sa place dans la liste des villes américaines… Cette situation n’est pas pour autant statique. « L’enseignement de l’enquête Compas est le suivant, analyse le géographe Patrick Lacoste : les inégalités continuent de croître et elles continuent de se territorialiser ». Ce qui fait dire à l’économiste Philippe Langevin que « Marseille n’existe pas. Les Anglais qui écrivent le nom de la ville avec un s à la fin ont raison. »

Bienvenue à MarseilleS, donc, « société fondamentalement éclatée » (toujours selon Langevin). Pour illustrer la grande fracture, il suffit de lire les données concernant La Cadenelle, au cœur des quartiers sud, et Kallisté, perdu à l’extrémité des quartiers nord. Sachant que ces deux quartiers ne constituent évidemment pas des « cas isolés ». Félix Pyat (3e), Eglantine-Rosiers (14e), Saint-Paul-Corot ou le Centre Urbain du Merlan (14e), d’un côté, et Estrangin et Roches-Prophète (7e), La Panouse (9e) ou Les Boucles-Périer (8e), de l’autre, présentent les mêmes caractéristiques que les « champions » de leurs catégories respectives.

A La Cadenelle, 2244 habitants, le revenu médian (qui divise la population en deux parties égales) se situe à 3436 euros (par unité de consommation). A Kallisté, 2520 habitants, il est de 538 euros. Concrètement, une famille composée de deux parents et de deux enfants (l’un âgé de 12 ans, l’autre de 16) touche, en moyenne  7900 euros par mois dans un cas, 1237 euros dans l’autre.

Si l’on prend les deux extrêmes de ces deux pôles, cela prend une tournure carrément vertigineuse. A La cadenelle, 10% des habitants gagnent plus de 8311 euros (par unité de consommation toujours, soit 19115 euros par mois, pour notre famille modèle). A Kallisté, 40% de la population touchent moins de 455 euros… Car, évidemment, les taux de pauvreté sont aux antipodes : 73% au nord contre 7% au sud…

D’où viennent ces revenus ? La question est loin d’être anecdotique. La réponse ne l’est pas non plus. Jugez plutôt. Les salaires ne représentent que 38% des revenus de l’IRIS Cadenelle, contre 24% pour les « pensions/retraites/rentes », 23% d’« autres revenus » (patrimoine) et 14% de « bénéfices ». A Kallisté, ce sont les salaires qui s’arrogent la part du lion (61%) devant les prestations sociales (18%) et les « pensions/retraites/rentes » (14,8%).

Conclusion : on gagne plus sa vie en travaillant dans le quartier le plus pauvre (et ce malgré, des taux de chômage stratosphériques) que dans le quartier le plus riche.

Au-delà des chiffres, matière aride qui dessine, à Marseille, une situation incandescente, à quoi ressemblent ces deux quartiers ? Comment y vivent les habitants ?

Commençons par le haut du panier… L’IRIS, en surplomb de Bagatelle, la mairie de secteur et QG de la « Gaudinie », englobe plusieurs résidences mais c’est La Cadenelle qui en constitue la majeure partie. Construite au début des années 70, elle compte une dizaine de bâtiments dont une tour de 18 étages dans un parc de 14 hectares.

Selon la page Facebook, « la Résidence de prestige La Cadenelle à Marseille regroupe 700 appartements, deux piscines, 3 courts de tennis, un service de bus, une sécurité 24 h/ 24h, un parc boisé et décoré, une supérette, un jardin d’enfant, etc. » Ajoutons un coiffeur, un assureur, une conciergerie, quatre agences immobilières… On pourrait ne jamais sortir de La Cadenelle. Mais, pour y entrer, il faut montrer patte blanche. A l’entrée, les panneaux pullulent : « Résidence privée sous vidéosurveillance », « gardes assermentés », « accès interdit aux 2 roues bruyants ». A côté de la barrière, se poste en permanence un garde qui se fend d’un geste à chaque entrant et sortant : un pouce brandi, un signe de la main ou un… salut façon police nationale…

« C’est un ghetto doré mais un ghetto quand même », selon Marie-Françoise Palloix, conseillère municipale communiste de ces quartiers. Un ghetto qui exige d’aligner les zéros sur un chèque pour en devenir l’un des copropriétaires. Actuellement à la vente : un T2 de 73m2 pour 400.000 euros ou un T4 de 117m2 pour 740000 euros. Ajoutez-y les charges pour entretenir ce joyeux environnement: 600 euros par mois pour un T3. Location ? Il vous en coûtera 2000 euros mensuels pour un T3. Pour les petites bourses, avec 500 euros, on se paie un ticket d’entrée pour le paradis du standing ultime. Mais ce sera pour louer une chambre de 15m2. Thierry, locataire de l’une d’entre elles depuis dix ans, nous en raconte l’histoire : « Elles sont situées au 1er et 2e étage de l’immeuble Chambord, la tour de 18 étages. Il y a 20 ans, c’était des chambres de passe qu’avaient achetées les proxénètes du Prado. Aujourd’hui, ce sont des « studios » loués par des personnes seules.» Mais cela ne donne pas droit, pour autant, à tous les services. Thierry reprend : « Un jour, je suis arrivé à la piscine avec une amie. On m’a demandé à quel étage j’habitais. J’ai répondu : le 1er. On m’a dit : vous n’avez pas accès à la piscine… J’ai appris que je ne pouvais pas plus profiter du terrain de tennis.»

Particulièrement dans le quartier le plus riche de Marseille, la distinction sociale est affaire sérieuse. Si l’on élargit le champ afin d’embrasser du regard (ethnologique) les beaux quartiers marseillais, une autre frontière s’y distingue qu’Alain Hayot, sociologue et auteur d’articles sur le sujet au début des années 2000, décrypte pour nous.

La ligne de partage s’effectue entre les « héritiers » et ceux qu’ils appellent les « parvenus ». Les premiers appartiennent à cette vieille bourgeoisie catholique qui a migré du centre vers le sud au 19e siècle, au moment de l’industrialisation galopante du nord de la ville. Ils vivent dans les immeubles anciens de la rue Paradis ou les bastides et villas de la colline du Roucas Blanc. « Ils vivent en réseau et cachent leur fric. Ils mettent leurs enfants à l’Ecole de Provence, vont à la Paroisse de Saint-Giniez, se font soigner à la clinique Monticelli et appartiennent au club de la Pelle (club sportif privé fondé en 1917, NDLR). »

Ils ont affublé quelques nouveaux riches du surnom de « parvenus ». Ces derniers, pieds-noirs parfois de confession israélite, sont arrivés dans les années 60. Ils ont souvent bâti leur statut social dans le commerce. « Ils mettent leurs enfants dans le public, votent PS même si une partie a migré vers la droite. Les héritiers reprochent aux parvenus d’être tape-à-l’œil, avec leurs grosses voitures et parlent des femmes comme des « arbres de Noël ».

Vingt minutes de voiture (ça roule bien, aujourd’hui) et nous voici au Parc Kallisté. Bien entretenu, cela pourrait ressembler à La Cadenelle. Erigé en 1958, l’ensemble compte une tour de 16 étages et huit barres de 4 à 11 étages. Sauf que nous nous trouvons en plein cœur du « far west de l’immobilier », selon la formule du grand géographe marseillais, Marcel Roncayolo : le monde impitoyable des copropriétés dégradées. Les plus pauvres des pauvres atterrissent ici, aux confins de Marseille, derrière l’Hôpital Nord. Le « sas » d’entrée pour les plus damnés de la Terre, c’est souvent le bâtiment H, promis à la destruction mais toujours debout, dont le hall sert de QG aux dealers. Juste en face de cet amas lépreux de béton qui ne saurait être appelé immeuble, s’est construit un lotissement. Sur de petites parcelles, chacun y a fait construire sa maison individuelle. Pour ces « citadins parcellaires » (André Donzel) aux moyens financiers limités (sinon, ils auraient acheté dans un autre endroit), voilà le prix à payer pour l’accession à leur rêve néo-régionaliste : une vue plein pot sur le bâtiment le plus pourri de la cité la plus pauvre de Marseille. Ou comment organiser la frustration et le ressentiment… des deux côtés. « C’est comme si on avait l’Eldorado en face de nous et nous on crève », peste Ahmed Abderremane, habitant de Kallisté et travailleur social.

Lorsqu’il sort de son bâtiment, il laisse derrière lui des appartements insalubres, sans chauffage souvent, aux fenêtres laissant passer le vent au pays du mistral… « Ici, c’est les oubliettes », lâche-t-il. Les « oubliettes » de Marseille, cela donne ça, selon Ahmed: « La plupart des locataires sont des primo-arrivants souvent analphabètes. Ils viennent majoritairement des Comores ou de Mayotte (possession française, NDLR). Ils tombent sur des marchands de sommeil et sont victimes des arnaques : les loyers trop chers, les reports de charges de propriétaires sur les locataires, les états des lieux tronqués. » Dans le vallon au centre de la cité, ce militant originaire des Comores jette un coup d’œil circulaire sur les barres et tours qui forment comme les gradins d’un amphithéâtre. Il conclut notre visite : « Nous sommes dans un quartier privé et on est privés de tout, on est privés de nos droits. Aucune famille ne souhaite rester à Kallisté. Vous connaissez leur rêve à ces familles ? Un HLM ».

(1) http://www.lecompas.fr

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Acteurs, citoyens: la nouvelle Marseillaise des quartiers nord

(Photo Yohanne Lamoulère/Transit)

BlogYohanne

(Article publié dans l’Humanité du 5 févier 2014)

Assassinats, trafics de drogue, conditions socio-économiques déplorables : la réalité des  quartiers nord de Marseille ne s’arrêtent pas à ces stigmates. On y trouve aussi des jeunes qui bloquent un chantier pour y être embauché, des habitants qui organisent une marche contre toutes les violences et élaborent des propositions, un groupe de rap « La Relève » qui slame la vie et… l’Egalité. Bref, des habitants acteurs. En un mot : des citoyens.

Vêtu d’un jogging, Tedy tient le mur. Adossé, il y a posé son pied droit. Il sirote une orangeade. Face à lui : sa cité, le parc Bellevue, alias « Félix Pyat », alias le « 143 », la deuxième plus pauvre de Marseille. Juste derrière le mur, quatre grues surplombent le chantier des Docks Libres, programme de plusieurs centaines de logements géré par Nexity. La scène est trompeuse : Tedy n’attend pas que le temps passe. Il agit. Pas question que l’immense chantier ne profite pas à la cité et sa cohorte de chômeurs. Le lundi 13 janvier, aux aurores, des dizaines d’entre eux ont commencé le blocage du chantier, avec un papier en poche. Pour Tedy, 19 ans, c’est son Baccalauréat professionnel gros œuvre obtenu en juin 2013. Pour Samir, 40 ans, marié, 4 enfants, aide-maçon, c’est son CV. « On veut juste du boulot et on est qualifiés, la preuve », répètent-ils.

Au-delà de leur situation sociale, ils publient une « Lettre ouverte ». Extraits :

« Parfois, les médias parlent de jeunes en perte de repères, nous décrivant comme des personnes ayant fait un choix de vie négatif. Le choix de la facilité, de l’argent malhonnête, ou de l’oisiveté.

Nous sommes des femmes et des hommes et cela implique des choses que beaucoup taisent: nous rêvons, nous avons des projets, nous avons des opinions, nous aimons nos  familles et nos amis et nos familles et nos amis nous aiment!!!

Plus qu’ailleurs, nous souffrons de ce manque de considération, de cette relégation perpétuelle qui finit par se transformer en réclusion à ciel ouvert.

Nous souffrons de ce manque d’empathie ou plutôt de cette antipathie réflexe gravée dans l’inconscient collectif comme une insulte faite aux valeurs dont se targue le pays des droits de l’homme!

Nous souffrons de ce manque cruel de perspectives et d’opportunités que la discrimination de masse et le mépris institutionnel ont érigé en système!

Nous souffrons de ce que les gens croient savoir de nous. Mais cette souffrance, nous la vivons avec la dignité qui nous caractérise et nous ne nous complaisons pas dans la victimisation! »

Nexity fait la sourde oreille… 24 heures, 48 heures. Puis l’Etat, via le préfet, s’en mêle. Trois emplois directement sur le chantier et sept autres dans d’autres secteurs d’activité : le Parc Bellevue a gagné sa mobilisation, nouvelle pièce d’un puzzle naissant. Depuis quelques mois, les cités marseillaises ne sont pas seulement le théâtre d’assassinats liés aux trafics de drogue. Plus uniquement qu’un concentré de toutes les difficultés sociales. Elles constituent également un espace dans lequel des habitants-citoyens reprennent la parole, s’imposent comme des acteurs.

C’est une Marche, encore une, trente ans après celle pour l’Egalité, qui servit de déclencheur. Décidée après un énième assassinat, elle s’est déroulée le 1er juin 2013 et a porté une plate-forme en 23 points. Depuis, des divergences d’appréciations au sein du Collectif du 1er juin ont conduit à la création du Collectif des quartiers populaires de Marseille (CQPM), sans altérer la force propulsive de l’esprit du 1er juin. « On n’est pas coupables, on n’est pas complices, mais on est responsables de notre avenir : voilà ce que l’on a dit ce jour-là», résume Yamina Benchenni, co-initiatrice de la Marche contre toutes les violences. Marcheuse de 1983 et marcheuse de 2013, Marie-Laure Mahé, psycho-pédagogue, témoigne : « Le 1er juin a été un événement hyper important. L’idée était de dire : pouvoirs publics, entendez-vous, comprenez que nous avons des analyses, des propositions. On s’adressait aussi à l’ensemble de la ville de Marseille pour que cesse enfin ce regard stigmatisant sur les quartiers nord. » Pour Karima Berriche, directrice depuis plus de dix ans du Centre Social Agora, « le 1er Juin a cristallisé le changement de mentalité des habitants des quartiers populaires qui en ont marre du clientélisme ».

Nouvelle étape dans cette réémergence citoyenne: en décembre le CQPM a présenté ses « 101 propositions » (voir cqpm.over-blog.com) élaborées au cours d’assemblées populaires. Ni plus, ni moins que « notre projet de société pour les quartiers », dixit Marie-Laure Mahé. La finalité ? « Si ces 101 propositions essaiment dans la tête des politiques, pas de problème. Pourvu même que toutes soient reprises», assure Mohamed Bensaada, l’une des chevilles ouvrières du collectif, manipulateur radio de son état, « trop jeune lors de la marche de 1983, trop vieux pour brûler les voitures en 2005 ».

Mais faut-il attendre que les propositions soient reprises ? N’est-ce pas plus efficace de les porter soi-même ? A titre individuel ou collectif ? En cette période de campagne municipale, ces questions taraudent des militants des collectifs. Karima Berriche s’interroge : « Il n’est pas exclu que le collectif prenne la forme d’une organisation politique autonome portant les aspirations des habitants issus de l’immigration post-coloniale qui s’inscrirait clairement dans une gauche alternative ». En attendant, certains militants sont investis dans la démarche du collectif du Sursaut citoyen, dont on ne sait encore s’il présentera une liste en mars prochain. D’autres seront candidats sur la liste du PS. Yamina Benchenni a, elle, choisi de sauter le pas et de s’engager avec le Front de gauche. « J’étais arrivée à un point de réflexion qui m’obligeait à prendre une décision. Je ne rentre pas dans un parti, je rentre dans un programme. Je m’engage sur la base de valeurs et de convictions », explique-t-elle, devant un café…

En forme d’épilogue, passons d’un cliché à l’autre, de Tedy à… Ryan. Ce lycéen de 18 ans a les yeux fixés sur son portable. Face à lui, un ordi. Encore sur Facebook, ou à « smser », comme tous les jeunes ? Il appuie sur une touche et une musique se déclenche. Il replonge dans son « phone » et, soudain chante. La surprise est telle que seules des bribes nous parviennent. « Je plonge vers le sheitan (diable, NDLR) depuis que t’es monté aux anges », « J’en ai marre des frères qui meurent… juste pour de l’oseille ». La musique s’arrête. Les potes – Chadali, Faisoil, Andnane et Karim –acquiescent. Les cinq forment la Relève, collectif « cornaqué » par Daouda, à l’éternel bonnet en laine, qui gère depuis plusieurs années des ateliers d’écriture dans les quartiers nord.

Dans leur écriture, ils sont passés de l’« egotrip » (on flatte son propre ego) au « conscient » (comme le texte cité). Ils voudraient aller encore plus loin dans les thèmes abordés (discriminations, couleur de peau, injustices), comme ils en offrirent un avant-goût lors de la conférence de presse de présentation des « 101 propositions » du CQPM.

Chadali, alias Shadali (14 ans): « Je t’affirme que nous naissons tous libres et égaux. Ma liberté, je la trouve dans une chanson et d’autres au bout d’un mégot.»

Andnane, alias Dikson (19 ans): « Que l’on se mette d’accord, les hommes ne naissent pas libres et égaux ici. On trouve sa liberté quand on trouve la force de notre ego. »

«Egaux » et «égos » : quand le « flow » des cités définit la « battle » de la Cité.

(1) On peut suivre leur pérégrination sur filma.fr, voir la rubrique « Le talent avant le succès ».

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« Les classes populaires ne sont pas les bénéficiaires du clientélisme »

(Article paru dans l’Humanité du 7 janvier 2014)

Clientélisme, par-ci. Clientélisme, par-là. Derrière le mot brandi à chaque occasion, quelle réalité ? Invention marseillaise, le clientélisme ? Phénomène massif ? Façon d’aider les plus démunis ? Pour y voir plus clair, entretien avec le sociologue Cesare Mattina, auteur d’une thèse sur la « régulation clientélaire ».

Dans la vie politique marseillaise, le clientélisme apparaît comme un mot-valise que tout le monde se jette à la figure. Pouvez-vous nous proposer une approche éclaircissante ?

Cesare Mattina. La définition générale du clientélisme est simple : entretenir des clientèles politiques par l’octroi de faveurs et services en échange de vote et de soutiens politiques. Le phénomène est aussi ancien que la démocratie et le système du suffrage.

Tel qu’il est actuellement entendu, dans le contexte de bataille politique des élections municipales, c’est un mot utilisé par des acteurs pour dénoncer des pratiques d’autres acteurs. On se rend compte que la dénonciation du clientélisme est le fait d’acteurs qui ne disposent pas forcément de ressources de distribution. Ce n’est pas par hasard si Mennucci et Carlotti ont le plus investi ce thème de l’anticlientélisme. Ils ne sont pas en position de disposer de beaucoup de ressources à distribuer.

Au-delà du thème agité dans l’arène politique, on peut aussi critiquer l’utilisation généraliste du mot dans lequel on met à peu près tout. Le fait de vouloir recueillir des voix pour un élu n’a rien de clientélaire en soi. Cela fait partie du métier d’élu, ce dernier étant, la plupart du temps, un professionnel de la politique qui met en place une machine électorale performante.

Ensuite, il faut regarder du côté des demandes formulées par des personnes à l’élu : un emploi, un logement, une place en crèche, une subvention pour une association. Cette demande est très soutenue. Il suffit de se rendre dans une permanence d’élu… Ce n’est pas nouveau. Les lettres de demandes envoyées à Gaston Defferre dans les années 70 et 80 représentent des mètres et des mètres linéaires d’archives. Donc, la demande sociale est très forte.

Troisième élément pour clarifier et décomposer cette notion de clientélisme : les politiques clientélaires de redistribution. Comment décide-t-on que l’on va donner à certains et pas à d’autres ? Quels sont les critères ? Dans les courriers, on voit bien les raisons pour lesquelles tel emploi doit revenir au fils de tel employé – ne l’oublions pas, nous sommes dans un système d’embauches de père en fils, via le syndicat Force Ouvrière -, à un camarade du PS, à un membre des « communautés ethniques » ou « ethnico-religieuses » de la ville, etc… Ces politiques clientélaires participent du gouvernement de la ville. Comment redistribuer de la ressource tout en faisant, dans le même temps, du classement social des populations ? On va donner plus à certaines catégories et aux responsables communautaires qui les représentent : arménienne, juive, italienne ou corse. Des miettes sont laissées aux maghrébins et comoriens qui sont arrivés plus tard dans la ville au moment où les ressources clientélaires classiques comme les emplois publics et les logements sociaux de qualité diminuaient. C’est de cette façon que l’on a inventé politiquement les communautés et leur pendant de la paix entre communauté et du cosmopolitisme marseillais afin de  cacher l’allocation différentielle des ressources.

Si le clientélisme n’a pas été inventé à Marseille, le système que vous décrivez s’est enraciné dans la deuxième ville de France. Comment s’est-il créé?

Cesare Mattina. Je suis opposé à toute explication « culturaliste ». Je m’inscris davantage dans une sociologie néo-marxiste. Le clientélisme est intimement lié à la situation socio-économique d’une ville et aux ressources à distribuer. A Marseille, il connaît son expansion dans un moment historique particulier : celui du choc de la décolonisation et de la désindustrialisation. Des grandes villes françaises, Marseille est la seule à avoir affronté cette situation avec une telle acuité. Suite à l’effondrement du système industrialo-portuaire, la demande de faveurs et de services s’est tournée vers le secteur public de l’emploi. Cela n’a rien à voir avec des présupposés sur les Corses, les Italiens, les Marseillais qui agiraient comme ceci ou comme cela. Et Balkany, Dassault ou Schuller ?

A Marseille, c’est à partir de 1965 que se met en place un système que l’on appelle « defferisme ». Avant, Gaston Defferre (élu maire en 1953, NDLR) n’avait pas d’autres emplois à offrir que ceux du Provençal (journal qui était sa propriété, NDLR) et de la SOCOMA (société de manutention portuaire qu’il a créé dans les années 50 pour faire pièce au monopole de l’embauche des dockers par la CGT, NDLR). A partir de 1965, on passe d’un système notabiliaire dans lequel on distribue ses propres emplois à un système qui s’appuie sur les collectivités locales.

A la fin des années 60, un système un peu « pervers » se développe : un fort développement des emplois publics municipaux ainsi qu’une forte poussée démographique (Marseille gagne 200000 habitants, travailleurs immigrés et rapatriés, entre 1954 et 1968, NDLR) sur fond de grave crise industrielle. Un  ouvrier licencié se dit qu’il peut par exemple devenir jardinier à la Ville de Marseille. Au début des années 70, l’emploi lié au conseil général se développe puis, dans les années 80 et 90, celui lié au conseil régional. Tout cela concourt au développement de l’emploi public qui n’est pas extensible pour autant. L’une des conséquences de ce double mouvement désindustrialisation-emploi public est que le nombre d’ouvriers s’effondre tandis que celui des employés se maintient. Parenthèse : quand on dit aujourd’hui « Marseille, ville populaire », il faut préciser surtout ville d’employés. A Marseille, il y a aujourd’hui plus de cadres supérieurs que d’ouvriers alors qu’un tiers des salariés relèvent de la catégorie des employés.

Dans les années 70, le système se tient puisqu’il y a encore beaucoup de ressources à distribuer. C’est ensuite que cela se grippe. A partir de 1976-77, il y a un écroulement de la mise en location de logements sociaux. Côté emploi, les embauches continuent jusqu’à la fin des années 80 (alors que la ville subit une « saignée » démographique passant de 908000 habitants en 1975 à 790000 en 1990, NDLR), moment où la ressource s’amenuise.

Qu’est-ce qui a changé entre 1965 et la mise en place de ce système et son agonie qui semble sans fin, en 2013 ?

Cesare Mattina. Ce qui change fondamentalement, c’est le niveau de ressources. Moins de logements, on en a parlé. L’effondrement de la production s’accompagne également de la dégradation du parc urbain. Accorder un logement dans un ensemble de qualité devient de plus en plus difficile. Du côté des emplois publics, la généralisation des concours après la décentralisation met fin au recrutement direct. La multiplication des emplois à durée déterminée dans l’administration publique fait qu’il est difficile de proposer un emploi à vie à quelqu’un.

Les ressources d’origine (emplois, logement) s’amenuisent mais d’autres ressources ne se développent-elles pas après la mise en œuvre de la décentralisation ?

Cesare Mattina. Oui. Le rétrécissement des ressources communales s’est accompagné de la diversification des acteurs institutionnels. Donc, le volume global s’amenuise mais il ne s’épuise pas. Il se transforme. A partir de la fin des années 90, on voit le montant des subventions aux associations augmenter fortement. Certains élus en font de la machine électorale systématique mais le système est fragile. Il est soumis aux aléas des majorités politiques. La manne existe mais ne suffit pas à créer des emplois dans toutes les associations qui en ont besoin.

De plus, ce sont des ressources qui n’arrivent pas à fidéliser sur le long terme des clientèles. J’ai une définition restrictive de la relation de clientèle en politique : pour moi, cela ne peut s’inscrire que dans une relation de longue durée entre des élus et des électeurs. Lorsque l’on me parle de Samia Ghali qui a fait venir des gens par minibus pour voter, on n’est pas du tout dans la relation de clientèle. On est dans la cadre d’une machine politico-électorale performante mais qui ne fabrique pas forcément beaucoup de fidèles et d’obligés.

Dans le discours ambiant, lorsque le clientélisme est évoqué, il y a un corollaire qui vient presque automatiquement: les plus pauvres, les plus démunis.

Cesare Mattina. La thèse centrale du livre sur lequel je travaille est justement que ce ne sont pas les classes populaires qui profitent des phénomènes de redistribution clientélaire. On oublie que le système a besoin d’intermédiaires qui relèvent souvent de la classe moyenne. Des avocats, des médecins, par exemple. Mais aussi ceux que j’appelle des « brokers » (courtiers, NDLR) de la politique, qui prétendent détenir le vote de telle famille ou de tel réseau et qui le vendent au plus offrant. Il y a aussi ceux dont la fonction est de véhiculer la demande sociale vers les élus qui ne peuvent pas recevoir tout le monde.

Le système profite plutôt à certaines franges de la classe moyenne ou des petites classes moyennes comme des salariés de la Ville et des autres collectivités locales. Regardez par exemple le nombre d’agents municipaux qui vivent dans le 9e (arrondissement recherché du sud de Marseille, dont le maire est le député UMP Guy Teissier, NDLR).

Ceci dit, lorsqu’on est entré à la Ville sur piston, que l’on s’est fait allouer un logement social dans un quartier recherché, dans l’est ou le sud, que l’on a obtenu un emplacement de bateau sur le Vieux-Port, on n’est plus un prolétaire. A une époque, des personnes d’origine modeste ont pu profiter de ce système pour leur ascension sociale. Mais avec le rétrécissement des ressources et l’arrivée d’autres classes populaires, le système ne fonctionne plus puisqu’il repose sur l’inclusion d’un petit nombre et l’exclusion d’un grand nombre. Demandons-nous pourquoi à la benne, il n’y a très peu d’ouvriers maghrébins ou noirs, alors qu’ils sont nombreux dans d’autres villes. Cela montre que FO continue à avoir la mainmise sur les embauches et que l’on recruter toujours dans les mêmes systèmes familiaux et clientélaires.

Les changements démographiques à Marseille, avec l’arrivée notamment en centre-ville de salariés « néo-marseillais » manifestement moins « tolérants » à l’égard du système va-t-il conduire à des changements plus politiques ?

Cesare Mattina. C’est fort possible même s’il faudrait une étude pour étayer. On peut déjà le voir à travers le positionnement politique de Patrick Mennucci qui s’est déplacé des quartiers nord au centre-ville. Au conseil régional, il a pris des délégations au tourisme et à la culture. Il fait le pari de bâtir sa base sociale sur les 1e et 7e arrondissements, avec d’un côté une fraction très populaire à laquelle s’ajoute une catégorie de salariés qui arrivent à Marseille, de l’autre des quartiers à plus hauts revenus. Il a mené sa campagne des primaires, notamment sur le clientélisme. Il faut désormais voir la suite qu’il y donne.

Un autre acteur semble désormais intervenir dans le débat sur le clientélisme : la justice. Même si elle a fait appel, la députée socialiste Sylvie Andrieux a été condamnée à un an de prison ferme et cinq ans d’inégibilité pour détournement de fonds publics du conseil régional à des fins clientélistes.

Cesare Mattina. C’est tout de même impressionnant ce qui a été mis en place : 75% de l’enveloppe totale de la politique de la ville était employée dans son secteur dans les quartiers nord. Sylvie Andrieux a mis en place une grosse machine électorale. Mais le procès n’a mis en lumière que la partie visible de l’iceberg. Si on insiste uniquement sur le côté moral et que l’on ne voit pas qu’il faut remettre en cause le métier d’élu politique, on n’aura rien fait avancer.  Le problème de fond tient en la concentration du pouvoir aux mains d’une seule personne qui peut décider de tout. A minima, il faut instaurer des décisions collégiales. Il n’est pas interdit d’aller plus loin en instaurant des mécanismes de démocratie participative autour de l’attribution des subventions au secteur associatif.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

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Pourquoi Gaudin part-il si tôt en campagne?

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22 novembre 2013 : pas grand monde, parmi les responsables politiques ou les observateurs, n’aurait misé sur cette date. En début de semaine, l’on parlait d’une annonce officielle en 2014. Nous sommes en 2013 et encore loin de la prochaine. Et voilà Jean-Claude Gaudin qui s’est officiellement déclaré candidat à un quatrième mandat. Pourquoi partir si loin du but ? Plusieurs pistes peuvent être explorées, comme vous le lirez ci-dessous. Sur le timing précis, de deux choses l’une : ou les choses étaient bien préparées et le secret bien gardé ou… elles ont été accélérées pour des raisons encore obscures (pour moi). A moins que le sondage BVA du début de semaine, donnant Mennucci devant Gaudin (41% contre 40 et 19 au FN, au second tour) n’en constitue une.

Le souvenir du coup de chaud de 2008

Ce devait être une campagne courte si ce n’est éclair. Maire depuis treize ans, Jean-Claude Gaudin allait se lancer dans l’arène à cinq ou six semaines du but (1er tour prévu le 9 mars). Soit fin janvier, début février. Les courbes de popularité descendantes de Nicolas Sarkozy, président depuis mai 2007, n’inquiétaient pas outre mesure les stratèges de l’équipe Gaudin. Jean-Noël Guérini était bien en campagne depuis septembre mais la municipalité sortante pensait qu’il boxait largement dans le vide. Et puis, le bilan était bon. Enfin, c’est ce que pensaient le maire et son équipe. Pas forcément, les Marseillais qui, à  60% des personnes interrogées, selon un sondage, appelaient à un changement « en profondeur » l’action municipale. Puis, presque de manière insensible, le score de la droite dans les sondages s’est effrité. Jusqu’à ce que cela devienne sensible. Branle-bas de combat, calendrier chamboulé, entrée en campagne avancée, précipitée et bafouillée, rectification in extremis et victoire sur le fil dans le secteur de Renaud Muselier, aujourd’hui retraité de la politique.

C’est certainement cette erreur que Gaudin ne voulait pas réitérer. Quitte à la corriger par l’excès inverse : se lancer de loin, très loin. Mais il y a des raisons à cela qui tiennent, en fait, deux bombes à désamorcer.

74 ans dont 48 de conseil municipal et 19 ans de magistrature suprême: le soupçon de la double usure

En début de campagne en 2008, Gaudin ne parlait que de son bilan. Avant de se rendre compte que cela ne ferait pas la maille. Il a donc commencé à parler projet et propositions. Il fera, sans doute, de même cette année tant il semble vrai que l’on n’est jamais élu sur un bilan, même si on peut être battu sur celui-ci (voir ci-dessous). Sauf que… Plus le temps passe, plus les propositions apparaissent comme un catalogue de ce qui n’a pas été fait. Cela vaut pour Jean-Claude Gaudin comme pour tout maire qui sollicite un quatrième mandat. Quel est le sens d’une candidature après vingt ans (dix-neuf, pour être précis) de pouvoir ? Que fera-t-il qu’il n’a déjà fait ? Pourquoi fera-t-il ce qu’il n’a pas fait ? Autant de questions qui viennent spontanément à l’esprit d’une grande partie des électeurs. D’autant que s’ajoute le soupçon de l’usure personnelle. A 74 ans, il répond : « Je ne vois pas pourquoi on voudrait mettre les gens de plus de 70 ans dans des maisons de retraite. » Entre la maison de retraite et la plus haute fonction politique de la deuxième ville de France, cela laisse de la marge, tout de même… Quant à l’usure politique, Jean-Claude Gaudin tente de contourner l’obstacle : « Il faut donc de la durée dans la gestion municipale », argumente le maire sortant (entré au conseil municipal en 1965 sous le magistère de Gaston Defferre) dans les colonnes de La Provence. L’argument est donc: laisser moi mener à bien ce que j’ai entamé. Et c’est bien la grande faille de la candidature Gaudin : ce qui a été entamé depuis 1995…

Le bilan de « Jean-Claude Tout Va Bien »

Il va évidemment s’écrire des milliers de lignes sur le bilan Gaudin. « 18 ans entre progrès et exclusion », écrit La Provence du jour. D’un côté, on trouvera la capitale européenne de la culture et le Mucem, l’augmentation du nombre de touristes et de croisiéristes, le tramway et les projets immobiliers (pléthoriques, il est vrai). De l’autre, la pauvreté (28% des habitants vivent en-dessous du seuil de pauvreté), les trafics de drogue et les règlements de compte, la fracture Nord-Sud. Nous aurons tout loisir, ici, de revenir sur ces thèmes centraux. Le plus intéressant sans doute est de connaître l’inventaire personnel de Gaudin ? Il n’y en a pas, justement. « Je suis le maire qui aura fait le plus pour réduire la fracture Nord-Sud provoquée par les socialistes », ose-t-il même dans La Provence. Si c’est un argument de campagne, peu d’électeurs y croiront. Si Gaudin pense ce qu’il dit, cela tourne au déni de réalité. Au même moment, dans les quartiers nord, on peut lire les affiches du candidat UMP qui résonnent comme un terrible aveu : « Notre défi, un seul Marseille ». « Votre plus grand échec ? », demande le quotidien régional. « La propreté. » Mais ça n’est pas sa faute ou à moitié, au quart. « Elle dépend de la communauté urbaine. Quand je la présidais, ça ne marchait pas trop fort sur cette question. Depuis (l’élection du socialiste Eugène Caselli en 2008, NDLR), ça va encore plus mal ». Du coup, Patrick Mennucci l’a affublé d’un surnom : « Jean-Claude Tout Va Bien ».

LE CHIFFRE

Dans l’interview publiée par La Provence, le maire de Marseille accuse la ville socialiste de Montpellier d’avoir augmenté la taxe d’habitation de 54% et l’autre ville socialiste de Nantes de 41%. « Moi, à Marseille, j’ai augmenté les impôts de seulement 2% par an », claironne l’édile, fin politique mais mauvais en mathématique puisque 2% d’augmentation par an depuis 18 ans, cela fait : + 45,68%…

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Le Front de gauche investit son espace politique

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(Article publié dans l’Humanité du 14 novembre 2013)                       (Crédit photo: Patrick Gherdoussi)

Avec Jean-Marc Coppola en chef de file, une démarche d’intervention citoyenne, un projet à finaliser au cours de huit débats d’ici la fin de l’année et de premiers sondages prometteurs, la campagne a commencé pour le Front de gauche marseillais.

Un chef de file mais pas de tête de liste, des propositions mais pas de programme complet : le Front de gauche a décidé de ne pas faire comme les autres. C’est ce qu’il a encore revendiqué hier, lors d’une conférence de presse, quelques jours après le lancement officiel de la campagne face à l’Hôtel de Ville, sur une place Bargemon rebaptisée pour l’occasion Place du Forum Citoyen. « Le fil rouge de notre démarche, c’est l’intervention citoyenne », a exposé Audrey Garino, responsable communiste. Après les assises citoyennes organisées en plusieurs étapes ces derniers mois, le projet entre dans une phase plus concrète d’élaboration avec l’organisation, d’ici la fin de l’année, de huit débats dans les huit secteurs de la ville consacrés à huit grands thèmes (emploi, logement, transport, sécurité, école, services publics, démocratie, environnement).

Rappelons qu’à Marseille, le Front de gauche a fait le choix de ce qu’il appelle la « co-construction ». Comprendre : l’élaboration, sans ralliement, d’un projet commun avec des organisations citoyennes. Les discussions se poursuivent notamment avec Le Sursaut, rassemblant des militants écologistes, socialistes et citoyens. En attendant, les partenaires du Front de gauche ont décidé de faire de Jean-Marc Coppola leur chef de file, autre annonce d’une journée marquée par la publication dans le quotidien « Libération » d’un sondage. Il a été réalisé dans les 4e et 5e arrondissements de la ville, considérés comme l’un des deux secteurs (sur les huit que comptent la ville) qui feront la décision en mars prochain. Il donne la liste de gauche gagnante au second tour (47%), grâce à un excellent report des voix de toutes les listes du 1er tour, contre 35% au maire sortant et 18% au FN. Au 1er tour, le PS réaliserait 31%, le Front de gauche 11% et les Verts 5%. Un autre sondage, pas encore rendu public, indique que dans l’autre secteur-bascule (11e et 12e arrondissements), les listes de gauche et de droite arriveraient au coude à coude (38% chacune) avec un FN à 24%. « Beaucoup de Marseillais ont envie de tourner la page de la gestion de Gaudin et, pour autant, ne sont pas satisfaits de l’offre politique du PS », commente Jean-Marc Coppola. « Nous sommes en campagne pour, en effet, faire entendre une autre voix à gauche », abonde Jacques Lerichomme, porte-parole de cinq composantes du Front de gauche.

Une « autre voix », par exemple, sur le « plan d’action » présenté la semaine dernière par Jean-Marc Ayrault. Jean-Marc Coppola propose d’étudier la réaffectation vers d’autres priorités des moyens annoncés. « La priorité, ce n’est pas la gare Saint-Charles mais un technicentre pour le matériel qui fait actuellement défaut. » En revanche, il se félicite que la pression citoyenne ait payé et que l’extension du métro vers l’Hôpital Nord soit enfin mise à l’étude. Le candidat propose également la réalisation d’un contrat entre l’Etat et la Ville. Une « autre voix » également sur quelques pistes, avant-goût du projet : gratuité des transports pour les moins de 26 ans et les séniors, remunicipalisation des parkings. « Nous avons un vrai espace politique à gauche, conclut Jean-Marc Coppola. Et comptez sur nous pour l’investir. »

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« Il faut porter un discours alternatif global à celui du FN »

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Entretien publié le 13 octobre 2013 dans l’Humanité avec Virginie Martin, politologue et fondatrice du « Think Tank Different ».

Pour vous, les soubassements du vote FN ne sont pas principalement d’ordre économique et social mais « culturel ».

Virginie Martin. Il peut y avoir dans le vote FN une dimension de désespoir. Mais, en définitive, l’ensemble de la classe politique, et la gauche en particulier, ce qui est plus affolant pour moi, continue de dire que si l’on résolvait les problèmes économiques, on finirait par résoudre le problème du vote FN. Comme s’il y avait une sorte d’effet mécanique : je mets le SMIC à 4000 euros et le vote FN disparaît… Cette explication économique, que j’appelle post-marxiste, ne fonctionne pas. Pourquoi cet élément de langage commun à toute la gauche ? Est-ce pour se rassurer ? Est-ce pour rester « politiquement correct » puisque tout le monde est opposé au chômage ?

Selon moi, ce qui fait le vote FN, c’est le « trouble civilisationnel ». Mais si l’on parle de cela, on va devoir ouvrir une boîte de Pandore. Du coup, la question économique apparaît plus simple. Affirmer qu’il s’agit d’un « trouble civilisationnel », ce n’est pas l’approuver, c’est le constater. Il est là, il existe. Une fois que l’on a enlevé le chômage, l’Europe, la peur de la mondialisation, le plus petit dénominateur commun du vote FN, c’est toujours le culturel et le cultuel lié à l’Islam.

Il faut poser le bon diagnostic. D’un point de vue électoral, c’est certes compliqué à assumer. Le côté internationaliste du PC et du parti de gauche a d’ailleurs fait fuir nombre d’ouvriers. Mais il est ridicule de continuer à dire aux électeurs FN : « non, ce que vous voyez n’est pas vrai ».

Une fois posé ce « bon diagnostic », quelle prescription proposez-vous ?

Virginie Martin. Ou vous faîtes une réponse « valsienne » de républicanisme ou une réponse « transculturelle » de cosmopolitisme à laquelle nous travaillons. Le ressort principal de celle-ci est de dire : nous sommes dans un monde ouvert, l’intégration ne se fera jamais plus comme avant. Celui qui migre aujourd’hui n’est plus celui qui migrait dans les années 60. A l’époque, il fallait faire allégeance au pays dans lequel vous arriviez. Le migrant savait qu’il n’allait pas retourner de sitôt dans son pays d’origine. Les billets étaient plus chers, les frontières plus fermées. Il n’y avait ni Facebook, ni Skype, ni Al Jazeera dans le salon, ni les compagnies « low cost ». Aujourd’hui, nous sommes dans le monde de la chute du Mur de Berlin et du Web, on ne peut plus demander aux migrants de renoncer à leurs identités multiples. C’est le cas pour tous les migrants. Si vous partiez au Venezuela demain, vous resteriez connectés à la France toute la journée.

Il faut, dès lors, imaginer un autre commun que celui des années 70 et 80. Actons que les temps ont changé. Offrons un autre discours sur les identités multiples. On continue à faire comme s’il y avait deux identités face à face alors que chacun d’entre nous a dix identités.

Je reproche aux politiques de dire la même chose, finalement, mais avec des nuances. Personne ne dit : « C’est comme ça. Le monde a changé. Il va falloir créer un commun différent ». On n’offre pas de discours vraiment alternatif au FN, si ce n’est pas petites touches, un coup chez les communistes, un autre chez les Verts.

On a souvent analysé que les catégories sociales apeurées par le déclassement étaient plus perméables au discours du FN.

Virginie Martin. C’est ce que l’on a longtemps dit mais le discours consistant à dire « l’Islam est une affaire dangereuse » commence à irriguer l’ensemble des esprits. Le Musulman aurait un projet politique, l’Islam ne serait pas une religion comme une autre puisqu’elle confond le politique et le sacré.

Ce n’est pas forcément la peur du déclassement mais la peur de perdre « sa » civilisation. Le débat se cristallise notamment autour des questions de l’égalité hommes-femmes et de l’homosexualité. Cela peut influencer des catégories sensibles à la question féministe ou homosexuelle.

Achille Mbembe parle de « racisme sans race ». C’est un racisme culturel, cultuel. C’est pour cela que je pense que la question culturelle est plus importante que la question économique. Ce qui ne veut pas dire que la question économique ne se pose pas. Prenons l’exemple de Brignoles. Peu de médias ont évoqué la fermeture des mines de bauxite dans les années 90. Est venue s’ajouter la question culturelle de l’Islam. Troisième élément : le périurbain, car Brignoles est vraiment la ville du vide.

Vous disiez que l’explication « post-marxiste » échoue à comprendre le vote FN. C’est finalement Gramsci qui nous aiderait à le comprendre.

Virginie Martin. Il est clair que Marine Le Pen réussit à façonner les représentations sociales hégémoniques. Elle remporte, chaque jour, la bataille de l’hégémonie culturelle. Qui gagne le rapport de forces avec cette Charte de la laïcité que je trouve hallucinante ? On en viendrait à croire que la gauche pense elle-aussi qu’il y a un projet musulmano-politique belliqueux.

Il faut arrêter avec ce discours le plus ringard, le plus irréalisable. Je pense même qu’il s’agit de la raison pour laquelle la France échoue à entrer dans la modernité. Imaginez, par exemple, la force d’un pays qui serait bilingue, trilingue. Nous sommes tous des migrants. Nous sommes tous des transculturels. Nous devons tous avoir des « identités heureuses ». La réponse ne peut-être que dans le cosmopolitisme culturel, l’hybridation, la créolisation.

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Les 3 milliards introuvables de Jean-Marc Ayrault

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La venue de Jean-Marc Ayrault était prévue de longue date. Elle s’inscrit dans la suite logique du comité interministériel de septembre 2012 et du vote du projet de loi de la métropole. Il s’agissait en quelque sorte de garnir la corbeille d’un mariage que certains (109 des 119 maires du département) jugent « forcé ». Qu’a annoncé le premier ministre ?

Gare, flics et crèches : le détail des mesures

Les transports représentent le dossier le plus lourd dans la sacoche du premier ministre. Il y a la nouvelle gare Saint-Charles souterraine et traversante d’où son coût important (2,5 milliards). Après ces lourds travaux, la gare ne sera plus un cul-de-sac. Les trains pourront tracer directement leur chemin vers l’est du département puis de la région. Le cadencement pourra ainsi être renforcé pour les TER au rythme de quatre par heure contre deux actuellement. On ne sera pas encore dans les fréquences du RER francilien mais ce sera déjà mieux pour les usagers.

Jean-Marc Ayrault a également annoncé le doublement partiel de la ligne ferroviaire Marseille-Aix et apporté son soutien au projet de prolongation du métro dans les quartiers nord mais aussi sud-est de la ville.

Le 7 octobre dernier, avait été signé le PPP (partenariat public-privé) qui permettra enfin de boucler le chantier de la rocade dite L2 permettant la jonction des autoroutes A7 et A 50.

Dans la « hotte » du premier ministre, il restait encore un peu de place pour la sécurité (80 policiers supplémentaires), l’emploi (53 agents de Pôle emploi supplémentaires, 500 emplois d’avenir et de nouvelles permanences Pôle emploi dans les centres sociaux des quartiers prioritaires), l’éducation (8 nouvelles classes en petite section de maternelle, dont 5 dans les quartiers nord, pour favoriser la scolarisation des moins de trois ans et 1000 places de crèches supplémentaires).

Enfin, le chef du gouvernement a décidé de revaloriser de la dotation de la métropole (lorsque celle-ci sera créée) : 50 millions d’euros. Ce qui équivaut à la réalisation d’un kilomètre de tramway.

Nuance : l’Etat soutient mais l’Etat ne finance pas tout

Ce bas-monde est ainsi fait que l’on peut jauger de l’engagement d’un acteur majeur (et l’Etat en est encore un) non seulement à ses promesses (elles engagent ceux qui les formulent, contrairement à la formule cynique de Pasqua) mais à ses financements. Le gouvernement parle d’un « plan à trois milliards », ce que reprennent un certain nombre d’articles depuis ce matin. Mais l’Etat n’en apporte qu’une partie. Sur la gare Saint-Charles, le gouvernement promet 800 millions sur les 2,5 milliards pour un projet dont l’horizon est, il faut le rappeler, 2030. Le premier ministre a également évoqué l’affectation de 370 millions pour les projets d’infrastructures ferroviaires, routières et d’accès au port. Soit 1,23 milliards de crédits d’Etat. Qui va financer le reste ? Le mystère reste entier.

Ainsi, de la prolongation du métro. Jean-Marc Ayrault y est favorable mais laisse le soin aux collectivités de se débrouiller. Sachant que l’aspect financier (un kilomètre de métro coûte 100 millions) a sans cesse servi à repousser la réalisation de ce projet de bon sens. Idem pour la ligne Marseille-Aéroport : l’Etat va participer aux études. Pas plus, pour l’instant.

Quant au milliard et demi du plan d’investissements d’avenir, aucune précision n’a été apportée sur les modalités de son utilisation. Comme disait la grand-mère de Martine Aubry : « Quand c’est flou… »

La partie immédiatement sonnante et trébuchante se monte à exactement 37 millions d’euros. Il s’agit d’un plan d’urgence pour les équipements publics (5 millions), les places en crèche (3,8), la santé (3,5), la cohésion sociale (2) et les équipements sportifs (1,4).

Les réactions

Sans surprises, elles sont diverses. Patrick Mennucci, le candidat socialiste à la mairie de Marseille, y voit « le plus grand effort jamais effectué pour une ville française ». Rentrée dans le rang après avoir fait huer le nom du premier ministre au soir du second tour des primaires, Samia Ghali a estimé : « Aujourd’hui, Marseille et les Marseillais ont gagné l’aide de l’Etat, c’est un juste retour des choses ».

Jean-Claude Gaudin joue l’équilibriste. S’il s’agit de « bonnes nouvelles pour les Marseillais », le maire sortant y discerne « la reconnaissance et la poursuite de projets que je porte, depuis longtemps, avec ma municipalité » (sic). La visite du premier ministre n’en était pas moins « une tournée électorale destinée à soutenir le candidat socialiste ». Et Gaudin de jouer les « monsieur Plus » : il aurait voulu que le chef du gouvernement s’attaque à « des problèmes plus immédiats » : « l’avenir de la SNCM (…) avec ses 3 000 emplois directs ou induits, la participation de l’Etat au financement du Bataillon des Marins-Pompiers que la Ville assume pour 70 millions d’euros, le fonctionnement de l’Opéra qu’avec 400 000 euros l’Etat aide misérablement (…), le Boulevard Urbain Sud dont toute la population du Sud et de l’Est de notre Ville connaît l’absolue nécessité ou encore le Stade Vélodrome pour lequel nous attendons toujours le versement des 28 millions d’euros promis par l’Etat » ainsi que « déblocage du budget d’Euroméditerranée ».

Côté Front de gauche, Jean-Marc Coppola a trouvé un point de satisfaction: le principe de prolongement du métro et du tramway. « C’est une belle victoire de la mobilisation populaire enclenchée par la campagne de pétition lancée par les communistes des quartiers Nord et signée par des milliers de citoyens. Toutefois, seules des études sont évoquées et aucun engagement financier concret de la part de l’Etat. » Pour le reste, il se montre plus critique: « Le Premier ministre est venu à Marseille présenter son catalogue de Noël. Cette avalanche de propositions nécessite un tri entre les projets déjà en cours et le reste. Si le coût total des mesures annoncées s’élève à 3 milliards, il n’en est rien de la réelle participation de l’Etat. C’est une nouvelle fois les collectivités locales qui risquent de faire les frais de ce subtil habillage de l’austérité gouvernementale. »

 

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Territoire métropolitain : ce que nous apprend le diagnostic de l’INSEE

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Parlons un peu d’autres choses que des primaires socialistes. L’INSEE a présenté il y a quelques jours une analyse sur « la métropole Aix-Marseille-Provence » (dont vous retrouverez ici les grandes lignes http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=5&ref_id=20320).

A priori, rien de neuf sous le soleil. Le territoire connaît un déficit d’emplois, les déplacements se font massivement en voiture, la périurbanisation se poursuit encore et toujours. Bref, « un territoire fragmenté », comme le titre l’INSEE. Il y a tout de même deux, trois faits si ce n’est relativement nouveaux du moins notables.

Le ralentissement de la croissance démographique

Elle est passée de 0,8% par an sur la période 1999-2006 à 0,4% par an entre 2006 et 2010. Le solde migratoire est devenu négatif : le territoire métropolitain a perdu 12500 habitants entre 2003 et 2008. Si 131000 arrivées ont été enregistrées, elles n’ont pas compensé les 143500 départs. Le solde naturel est désormais le seul carburant de la démographie locale.

Au sein de la zone, se dessine une forme de redistribution : Marseille et Aix sont en déficit migratoire alors que les territoires d’Aubagne et Salon accueillent beaucoup plus de nouveaux arrivants qu’ils ne doivent subir de départs.

Au passage, notons que si Marseille est redevenue « attractive », comme le répète la municipalité sortante, elle est également « répulsive ». Pour le dire de manière moins « bashing », la capitale régionale fonctionne plus comme une sorte d’Ellis Island de la Provence : un point d’entrée plus que d’arrivée de nouveaux habitants qui, dans un deuxième temps, vont s’installer dans le périrubain. Pour Marseille, entre 2003 et 2008, le solde est négatif : 16000 départs de plus que d’arrivées.

Un déficit d’emplois moins important que communément évoqué

Le thème du déficit d’emplois de la zone métropolitaine est devenu une constante du discours de l’opposition socialiste. Patrick Mennucci et Eugène Caselli parlent de 100000 emplois manquants. Marie-Arlette Carlotti, elle, avance le chiffre de 122000. L’INSEE a bâti un « référentiel » avec les données de quatre métropoles (Lyon, Lille, Bordeaux, Toulouse) qui jouent, grosso modo, dans la même cour que Marseille. Pour atteindre le taux d’emploi moyen de ce « référentiel » (64% contre 59% pour Aix-Marseille), il faudrait créer 62000 emplois. Au-delà de cette faiblesse, Vincent Fouchier,  le directeur de la mission Métropole note un atout : « Nous avons ici des types d’emplois que d’autres n’ont pas : ceux liés à l’activité portuaire. »

Un problème marseillais ou un problème métropolitain ?

Si, sur telle ou telle statistique, chacun des six territoires intégrés par loi dans une même métropole peut s’approcher de la moyenne du « référentiel », aucun ne dispose de la « panoplie complète ».

Taux d’emploi : seul le pays d’Aubagne (63,9%) arrive au niveau du référentiel qui est également la moyenne Française. Toutes les autres zones sont en-dessous, y compris – oh, surprise – la zone de Fos (61,5) et celle d’Aix (61,7). Marseille (56,2).

En matière de cadres des fonctions métropolitaines (anciennement dénommés Emplois métropolitains supérieurs), c’est Aix qui tire son épingle du jeu (13,6% contre 12,4% pour le référentiel et 10,4% à Marseille).

Pour la part des sans diplômes, seul Aix (11,6%) se situe dans les eaux du référentiel (12%), alors que Marseille (18,7%) et le Pays de Martigues (17,7%) sont très en retard.

Tous sont en revanche, presque également, touchés par le fléau de la domination de la voiture.

A la fin de la conférence de presse de présentation de cette étude, nous avons posé deux questions simples à Laurent Théry, préfet délégué en charge du projet métropolitain.

Cette étude ne montre-t-elle pas que si « problème «  de développement économique et social il y a, il concerne toute la zone métropolitaine pas seulement Marseille, même s’il est plus aigu dans cette ville ?

Réponse : « Oui ».

N’y a-t-il pas du coup une sorte d’erreur originelle dans le discours pro-métropole consistant à dire : « Il faut aider Marseille. »

Réponse : « Oui, sans doute. »

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Mennucci, leader d’un PS désuni

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(Article publié dans l’Humanité du 22 octobre 2013)

On savait qu’il y avait deux Marseille, ville meurtrie par les inégalités. On se demande désormais si, à Marseille, il n’y a pas deux PS. La question se pose légitimement après une campagne de deuxième tour tendue comme jamais entre les deux finalistes. Le point culminant a été atteint dimanche soir après l’annonce des résultats, consacrant Patrick Mennucci tête de liste du PS, avec 13399 voix (57,16%) contre 10044 voix (42,84%) à Samia Ghali. Alors que le député prononçait, dans les locaux de la fédération socialiste, son discours d’ « intronisation », des militants favorables à Samia Ghali, scandaient, en fond de salle : « Samia, Samia ». Puis : « Ayrault, démission ». « Seule contre Matignon », crie l’un d’eux. Quelques minutes auparavant, dans un bar du Vieux-Port, son QG d’un soir, la candidate avait parlé « de la victoire non pas d’un seul homme mais de cinq candidats plus le gouvernement.» Les sifflets contre le premier ministre puis le président de la République allaient devenir la chose la mieux partagée du « camp » Ghali.

A la tribune, Mennucci veut croire au rassemblement. Peut-être se fera-t-il. Mais, pour l’heure, la réconciliation est encore en papier maché. A côté de lui, le regard perdu de Sami Ghali s’emplit de larmes que l’on devine plus de colère que de tristesse. Ses partisans, eux, ne mâchent pas leurs mots. « Parti de fachos », éructe un type bâti dans le granit. « Jamais, on ne votera pour Mennucci », lâche un papy sous l’œil gourmand d’une caméra qui ignore une jeune femme, répétant : « Vous la voyez comme une beurette, mais elle est Française ». « On votera Gaudin », s’égare un jeune militant.

Les propos de Marie-Arlette Carlotti, dimanche dernier, ont profondément blessé une grande partie de l’électorat de Samia Ghali. La ministre mettait en cause un clientélisme qui fonctionnait à plein et une organisation qu’elle qualifiait de « paramilitaire ». Durant toute la semaine, on a entendu, dans les quartiers nord, le même type de réaction: « C’est toujours nous, le problème. La pauvreté, les ghettos, la drogue. Même quand on va voter, on est le problème ». La campagne de Samia Ghali a incontestablement joué sur ce sentiment de stigmatisation. Elle ne l’a pas créé. « On nous parle de communautarisme mais s’il existe, ce sont les politiques menées qui l’ont créé en construisant des logements sociaux dans les même quartiers, en y parquant les mêmes populations d’origine immigrée », explique Yacine, militant associatif de longue date.

L’exécutif ne sort pas indemne de ce processus qu’il a tant voulu. Certes, son favori du second tour a dominé mais le bilan de plusieurs semaines de primaires est assez accablant. Une ministre, Marie-Arlette Carlotti, qui échoue dès le premier tour. Une finaliste, Samia Ghali, opposante à la métropole dont le poids politique sort renforcé, qui ne cesse d’attaquer le gouvernement sur le manque de moyens mis à disposition de Marseille. Une participation inespérée (24000 électeurs au second tour contre 20700 pour le 1er) mais reléguée au second plan par une fracture que ne soignera pas la pommade de la formule de Patrick Mennucci : « Le petit-fils d’immigrés italiens que je suis mènera son combat avec toi, la fille d’algériens. Marseille c’est la communauté de tous les marseillais ».

Au final de ce processus-psychodrame, les électeurs ont donc choisi le candidat qui avait, au préalable, le plus de légitimité pour endosser le costume : celui qui, en conseil municipal, ferraille avec le maire sortant depuis une décennie, celui qui, en 2008, a pris à la droite la mairie d’arrondissement du centre-ville puis, en 2012, la circonscription du cœur de Marseille. « Cela s’est joué sur « Stop ou encore à Gaudin » pas « Stop ou encore à Guérini », sinon Marie-Arlette aurait gagné », analyse un cadre de la fédération socialiste.

Mais le paradoxe n’a échappé à personne : le processus des primaires censé légitimer le candidat face à Gaudin n’a, pour l’instant, pas entamé le capital politique du maire UMP au pouvoir depuis dix-neuf ans. Ce dernier s’est d’ailleurs délecté du « triste spectacle » et des « affrontements internes au Parti socialiste (qui) ont porté atteinte à l’image de Marseille.» La candidature du maire sortant ne fait plus de doute. Demeure l’incertitude de la date de sa déclaration.

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